Qu’est-ce qui vous inspire chez Sony en tant qu’artiste?

Vhan Dombo
Vhan Dombo

Vhan Dombo
Ce qui m’inspire chez lui, c’est le choix de l’infraction littéraire et la démarche constante de la révolte! L’acceptation de l’envers des mots pour miroiter la vie dans sa grande stature. L’aggravation de sa plume dans la peinture des situations imaginaires pour rendre plus visible la mocheté de la vie est une voie que j’aime emprunter en tant qu’artiste quand il y a pénurie d’inspiration! Partir d’un fait minime pour zoomer le monde qui s’y cache. Tel est le cas dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez, roman déclenché par le constat de l’abandon d’un cadavre devant l’hôpital de Makélékélé! En tant qu’auteur africain, il nous est toujours embarrassant de faire la part des choses dans un métissage culturel qui nous fait entendre la voix de la langue maternelle et celle de la langue d’apprentissage. Qui dit langue dit une culture, une civilisation, bref une histoire. Donc nous sommes à califourchon entre culture de base et celle des bancs d’école. Et d’ailleurs Sony Laboutansi en a su quelque chose: il l’a connue, lui, l’époque du Symbole.

Il y a toujours ce grand combat que nous devons mener avant de cracher la résultante de notre culture hétéroclite!

Et Sony Laboutansi me fait planer quand je me rends compte qu’on peut valoriser sa culture de base dans la langue de l’autre! C’est génial comme concept! Il ne s’agit pas de l’alphabet ni du calcul mental d’une langue mais de son for intérieur qui fait la sagesse des vieux traditionalistes. De toutes façons, la langue française m’a toujours fait tourner la tête dans l’apprentissage de ses règles et exceptions alors pourquoi ne devrais-je pas à mon tour retourner la mâchoire de cette langue française à la manière de Sony Laboutansi qui la colonisa!

Harvey Massamba
Sa manière de faire travailler les mots, son imagination débordante. Chaque fois que je lis une œuvre de Sony, je me dis putain, où est ce qu’il va chercher ça…

Abdon Fortuné Koumbha
Je n’ai pas souvenir de m’être réellement référé à Sony. J’ai suivi mon propre parcours, ma propre démarche artistique accompagné par Jean Jules Koukou. Mais avec Sony est arrivé le rêve de Limoges. L’occasion d’être entendu aussi ailleurs, d’échanger, de créer des ponts, des possibles.

Jean-Paul Delore
La confrérie du doute, de remettre en question les évidences tout le temps. 

Étienne Minoungou
Son obsession du devenir de l’homme et de tous les hommes, et sa franchise à nommer les choses telles qu’en tant que poète, il les voit et les sent. Ce devoir de franchise est en soi une méthode pour éprouver notre capacité, notre faculté à lire le monde et sa respiration. Sans cela, notre témoignage ne vaut rien.

Kouam Tawa
Son désir constant de nommer. En tant qu’écrivain, dit-il à Ifé Orisha, mon travail consiste à nommer. Nommer la peur, nommer la honte, nommer l’espoir pourquoi pas? Et je crois que dans tout ce que j’ai écrit, j’ai nommé.

Papythio Matoudidi
Big up à Dieudonné. Je dirai FERVEUR, je dirai aussi NE LÂCHE RIEN, le COURAGE, une manière de faire congolaise en plus, une pensée du cœur et une force aussi du cœur. Et j’ai toujours le souvenir quand Dido rentre avec Vincent Baudriller, qui arrive qui dit «Mais vous avez rien! Et vous faites du théâtre ici quand même, avec rien vous faites toutes ces merveilles.» Et ça, ça m’avait donné un grand espoir. Un grand espoir de bien croire à ce qu’on fait. C’est avec hargne aussi qu’on le fait, c’est un acte pour exister, un «acte de respirer» comme le dit Sony, c’est comme ça qu’on met du sens. Je regardais beaucoup de théâtre, je n’avais jamais vu de théâtre de Sony, c’est en regardant ces documentaires et les revues qui parlaient de Sony… C’est quand je suis arrivé dans le théâtre de certains metteurs en scène congolais, et aussi internationaux, qu’ils m’ont donné l’occasion de découvrir ce que c’était. Je me suis mis là-dedans, et puis avec ce soi-disant théâtre africain, en fait qui est pour moi notre quotidien. Déjà du fait que quand tu te lèves au Congo un matin, tu as quand même une mise en scène naturelle: tu es réveillé par le bruit des balais, d’abord les oiseaux qui chantent. Si tu as l’occasion, comme j’ai grandi au bord du fleuve, de voir le lever du soleil un matin à Brazzaville, c’est de l’art, c’est du théâtre, c’est comme la lumière dans un spectacle comme elle apparaît, et puis la vie qui commence. Les voisins qui se parlent. Il y a ceux qui balaient le matin, leur cour et puis la devanture de leur cour, c’est une espèce de paysage, de spectacle comme ça. Les gens, comment ils se rencontrent, comment ils vaquent à leurs occupations, comment ils se retrouvent autour d’une bière, à raconter des histoires…

Pour moi c’est ça le théâtre, cette vie du quotidien, parler de nous, de cette culture, dans le sens qu’on a, ce qui fait notre identité.

Ici [en France] on est des étrangers, du coup c’est pas évident… Ici on ne te connaît pas. Être chez soi et ailleurs c’est deux choses différentes. Chez toi tu n’es pas étranger et quand tu vas ailleurs tu es étranger comme moi je le suis ici, il y a des manières, des choses que tu apprends… Avec ce que toi tu as de chez toi, avec ce que tu apprends des autres, tu le combines, ça te fait une force. Je suis arrivé en France par le théâtre, et je continue à faire du théâtre, et pour moi, la vie est une mise en scène, de Dieu. Et toi même tu es acteur. Souvent chez nous quand on a ramené des potes qui sont venus travailler avec nous à Brazzaville: «Oh c’est impressionnant… c’est poétique». Et tu lis ça à travers les lignes de Sony quand il explique d’où il vient, quand il raconte son histoire, c’est comme un spectacle… C’est magnifique, c’est beau, il faut le vivre. L’expliquer? Je crois que les mots de la terre ne suffisent pas à exprimer l’émotion qu’il peut y avoir dans le vécu de l’être. En beauté, en harmonie. Les mots ne suffisent pas. Là-dedans il doit y avoir des mots [maux?], des choses, et… C’est comme on peut dire «penser, dire et faire», qui sont des mots qui expliquent pratiquement la trilogie de l’être. 

Papythio Matoudidi
Papythio Matoudidi

Je vais revenir à Sony. Cette poésie quand il dit qu’il fait «l’amour aux mots, que les mots lui demandent du boulot», les mots sont aussi cette parole, la force de (parce qu’on est des croyants au Congo) la force d’être, de donner vie. Parce que ce sont ces mots que tu sors qui sont ceux qui bénissent, ce sont que tu sors qui peuvent maudire aussi. Cette croyance a été transmise de nos parents jusqu’à nous. Cette croyance qui dit que la vie est dans ces mots qu’on dit, dans les chansons que nous chantons, les mots de plaisir, de comment on se rencontre, comment on se dit bonjour, comment… Quand tu vas à Brazzaville tu vis ça. Dans les rues. Partout. Les gens n’ont du sens que quand ils peuvent être ensemble. Sans écart de langage. Je retrouve ça dans Sony, c’est pour ça que je veux continuer à essayer de comprendre ce qu’il disait de plus profond, parce qu’il parle aussi en paraboles. Parce que nous aussi dans la culture une parole dite en paraboles peut avoir dix millions de manières d’être comprises. Ce sont des espèces de codes que nos parents nous donnent même dans notre éducation. Tu trouves des expressions où quelqu’un n’est pas d’accord, mais dans la parole qu’il te tend il dit qu’il est d’accord, et c’est à toi de déchiffrer que dans le vrai sens, il ne l’est pas. Ça, ça existe beaucoup chez nous. Souvent dans nos familles, tu allais passer des vacances, quand ça c’était mal passé avec telle famille ou telle famille, les gens vont continuer à se parler. Il faut se parler. C’est ça qui est important. Et les gens se parlent même quand ils se détestent au fond de leur cœur. Moi avec untel on ne peut plus être en bon terme, mais rien ne manque qu’on se serre la main, qu’on se dise des choses, qu’on parle. Qu’on parle. Moi j’aime pas la guerre. Elle est tout venue foutre en l’air. Nous, dans les villages il y avait les Mbongui, lieu de rassemblement pour écouter la parole des sages, les paroles se transmettaient par l’oral. C’est bien qu’il y ait maintenant des gens pour les écrire. Comme des Sony. Comme des Dieudonné, des Sylvain Bemba, tous ces auteurs congolais… Moi j’aimerai bien écrire un jour. Écrire ce que je pense de la vie. Écrire qui je suis. C’est comme ça que ça aura du sens. C’est quand on ne mettra pas la ponctuation d’arrêter la vie, mais cette ponctuation de continuer la vie.

Rufin Mbou Mikima
Sony était un artiste engagé et engageant. C’est de cette manière que je veux continuer à faire mes films.

Marcel Mankita
Une très grande rigueur de même qu’une très grande exigence ne laissant aucune place à la paresse. Dans une grande partie de l’Afrique, ces qualités ne se rencontrent pas à tout bout de champ.

Dieudonné Niangouna
Laquelle de démarches? Il y a en a eu plusieurs. Je ne sais pas si c’est en tant qu’auteur, en tant directeur de troupe de théâtre, en tant qu’homme politique… La démarche de Sony, il a des démarches. Même si toutes ces démarches sont une seule chose à l’intérieur de la personne, c’est quand on parle de la personne on voit la personne Sony, donc évidemment il a une démarche qui s’explique comme tout le monde, en beaucoup de diverses expressions.

Moi je crois que le fait que Sony ait écrit et qu’il ait mis en scène et qu’il ait parlé et qu’il ait enseigné, je trouve que c’est un «super complet».

C’est «super complet» avec chaussures chemise veste et pantalon et chapeau, tu vois non? Je veux dire ça fait pas il portait un pull, puis après en bas il est à poil et il porte des chaussures non, non. Il a le pantalon, les chaussures, le t-shirt… C’est le «complet». Et je crois que c’est cette chose là, pas que j’ai voulu être, mais que de toutes façons je ne pouvais que être, même si je n’avais pas le «complet Sony», mais que, évidemment par la rencontre de Sony, il m’a beaucoup plus réconforté à cet endroit là. C’est que le mec il était auteur, metteur en scène, comédien, enseignant, parleur, tout le blablabla. Ça ne veut pas dire que parce qu’il accumulait toutes ces choses là, il avait une valeur… Non, non. On peut faire une seule chose et être un Dieu comme Shakespeare, le problème n’est pas là. Ce que je veux dire quand je parle du «complet» de Sony qu’il avait tout ça en étant complet, c’est pas en terme de «il fait ça puis il a fait ça donc il est complet» c’est en terme de «parce qu’il faisait une seule chose». C’est que cette chose là dans sa quête, fallait qu’elle s’exprime et qu’elle s’entende. C’était une seule chose qui était «poète» c’est tout. Et c’est parce qu’il était poète qu’il a eu besoin du plateau pour qu’on entende le poète. C’est parce qu’il était poète qu’il a eu besoin d’enseigner. C’est parce qu’il était poète qu’il prenait même la parole dans les médias qu’il écrivait dans le journal la semaine pour dire «lettre ouverte au président de la République», «lettre ouverte à la France», pour dire, pour dire, pour dire. Qu’il a pris position pendant la Conférence nationale à Brazzaville, pour la loi et la démocratie.Qu’il a parlé à la Conférence nationale. Qu’il a pris position pour l’avènement de la démocratie à l’endroit purement politique. Parce qu’évidemment il est poète. Donc évidemment il ne fait pas tout ça pour dire que «tiens j’ai un boulot maintenant je vais apprendre ceci», comme on fait «je sais faire ça mais maintenant je vais prendre tel cours pour aussi apprendre ça et devenir ça…» Non, non. Je ne crois pas qu’il apprenait la mise en scène, je ne crois pas qu’il apprenait l’enseignement… Je ne crois pas qu’il dirigeait les comédiens puis après il dit «bon, j’ai dirigé les comédiens c’est une chose maintenant je vais apprendre à devenir enseignant pour aller enseigner les langues». Je crois que c’est une seule chose qu’il faisait et qu’il utilisait tous ces différents canaux là. C’est des canaux qu’il utilisait pour faire entendre la parole du poète, c’est tout. Il utilisait ces différents canaux donc il n’apprenait pas autre chose. Donc c’est une parole qui sommeille dans son bide et il se bat à vouloir la sortir. Et il y a une urgence. Et comme il y a une urgence il faut qu’il la sorte et maintenant. Et donc du coup il va utiliser tous les canaux possibles qu’il aura entre ses mains pour faire entendre cette parole-là. Et si les canaux on ne les lui donne pas il les invente. Si on ne les lui donne pas il les invente. Moi je crois que si Sony n’était pas mort, il allait même être réalisateur. Il allait même un jour prendre la caméra et réaliser le film. Ça ne serait même pas pour devenir réalisateur, ça serait pour faire entendre quelque chose qu’il a envie de dire. S’il se rend compte qu’actuellement avec l’audience, le théâtre est restreint à l’endroit de l’audience, alors il allait tourner un film. Mais pas parce qu’il doute du théâtre mais parce qu’il a besoin que ce soit entendu, genre par le plus large des gens, à ce moment là je vais faire un film. Et il allait faire un film avec La Vie et demie ou Machin la hernie, il allait le faire mais pas pour être réalisateur.

(c) Marie-Charlotte Biais
(c) Marie-Charlotte Biais

Donc c’est un désir qui vient réellement de comment accoucher quelque chose ce qui sommeille en soi, et une fois que tu l’as accouchée, comment faire évidemment pour arriver à son accomplissement. Parce que le fait de la pensée n’est encore que la matrice de dire que «j’ai pensé». Le fait de l’écrire n’est que les premiers pas de dire que «j’ai pensé». C’est à dire ça s’accomplit par une action qu’on va mener. Donc de la pensée, de la gestation, à la formation de la pensée, à son écriture, à monter sur un plateau, à le donner au spectateur puis après distraire les spectateurs, puis à enseigner à ses élèves, ce n’est que la continuation de cette affaire. C’est la continuation jusqu’à ce qu’elle s’accomplisse. Donc c’est complètement un seul canal qui continue comme ça. C’est une chose que j’ai trouvée très forte, parce qu’il ne pouvait pas s’arrêter à dire que «j’ai écrit, j’ai fait mon boulot», parce qu’il n’avait pas de boulot justement. Mais si le gars avait considéré l’écriture comme étant un boulot il pouvait dire «j’ai écrit j’ai fait mon boulot. Maintenant que les metteurs en scène fasse leur boulot, maintenant que les comédiens fassent leur boulot, maintenant que les enseignants fassent leur boulot, maintenant que les maîtres conférenciers fassent leur boulot», non, non, non. Évidemment comme ce n’était pas un boulot pour lui écrire, donc du coup il ne pouvait pas s’arrêter à écrire, il ne pouvait pas dire «j’écris c’est fini», non. Comme évidemment c’est une espèce de sacerdoce réel qu’il a à l’intérieur de lui, de quelque chose qui doit témoigner, c’était même pas l’écriture en somme qui l’intéressait, il ne faisait pas l’apologie de l’écriture. De dire qu’un auteur c’est génial, qu’il faut écrire, c’est noble et intéressant, non, non, non. C’est quelqu’un qui a quelque chose à dire. Et il trouve ce canal là. Donc c’est pas l’écriture qui l’intéressait en somme. Donc c’est pour ça que ce canal là même quand il est dedans il peut pas s’y asseoir, parce que ce n’est pas le canal qui l’intéresse. Il ne peut pas s’y asseoir. Donc c’est ce que moi j’appelle le «complet». Chemise pantalon et veste. Mais ce «complet» il n’est complet que parce que lui la personne est d’abord intègre envers sa mission à lui de dire que j’ai envie que le gamin là aille à l’école, j’ai envie que la maman là… pas que la maman vienne au théâtre, c’est pas ça son problème… Que la maman sache ou apprenne ceci. Sache dans quel état honteux on est dans ce pays, on est dans ce monde, on est dans cette Afrique, on est dans ces rapports mondiaux là. C’est ça sa question. La question n’est pas que le théâtre soit beau. Et donc le théâtre devient un endroit comme un autre de dire aux gens dans quel état on est.

Il n’était pas là pour fêter le théâtre. Ni pour célébrer le théâtre. C’est pas l’art en somme qui l’intéresse. L’art est un canal.

Et donc quand il est dans ce canal-là, il ne s’assoit pas dans ce canal-là, parce que son problème c’est pas le canal. Le canal c’est pour le conduit, c’est pour drainer l’eau, pour ça aille dans la pompe du voisin pour que ce voisin là ait l’eau quand il va ouvrir son robinet. Donc c’est ça la démarche qui m’a beaucoup intéressée chez Sony. C’est cet endroit là qui m’a appris que tu ne dois pas t’installer dans la forme, tu ne dois pas t’installer dans la fonction, parce qu’on est pas là pour la fonction justement. La fonction n’est qu’un canal.

Criss Niangouna
Quand on connaît Sony, et tant soi peu son œuvre, on se rend compte qu’il témoigne du monde, de son monde, de l’autre. Et pour ce faire l’artiste doit regarder avec insistance sa société, et se poser les bonnes questions, sans artifices ni fioritures.  Ça je le vois et je l’ai appris chez Sony. 

Témoignages recueillis par l’équipe des Bruits de Mantsina.
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