Mantsina 2019: Entretien avec Thierry Beucher à propos de «Si l’amour n’était pas»

 

Les Bruits de Mantsina: Qui est Thierry Beucher?

Thierry Beucher: J’ai 52 ans, je vis dans l’ouest de la France entre Rennes et Saint-Malo, j’habite en pleine campagne dans une maison en terre que je fabrique moi-même. Pour ce qui est du théâtre, je fais du théâtre depuis que j’ai 15 ans, j’ai commencé à l’école et depuis j’en fais tout le temps.

Les Bruits de Mantsina: On peut dire que c’est une expérience de toute une vie et que cela ne peut pas être calculé en terme d’années alors!

Thierry Beucher: ça c’est sûr, effectivement! Cela m’a marqué, parce que quand j’avais 15 ans j’ai senti la bifurcation en fait, car je voulais être prof de math. Et puis il y a un prof qui nous a fait découvrir le théâtre et du coup j’ai aimé le théâtre. Faire du théâtre, c’est comme si ça donnait de la place à une part de moi-même et qu’il n’y avait pas de place à la projection dans les mathématiques, et du coup ça m’a ouvert un truc de wouahh, je me suis dit c’est exactement ça que je veux faire, d’où j’ai vraiment bifurqué. J’ai bifurqué contre ma famille, contre les profs, contre les gens, en disant non non je ne veux pas de ce chemin là. Ce truc est impressionnant parce que c’est un truc que tu fais inconsciemment, sans savoir la suite.

Les Bruits de Mantsina: Par passion simplement, par amour!

Thierry Beucher: Voilà! Tu te jettes dedans, tu te jettes dans le fleuve, c’est exactement ça. Et ce mouvement de se jeter dans le fleuve je l’ai gardé dans ma vie. Parce que j’ai d’autres expériences comme ça où je me jette sans savoir ce qui va se passer. Ma venue au Congo par exemple, qu’est-ce que je viens foutre là! C’est exactement ça, mais je me jette quand même, et puis il y a des rencontres qui s’agrègent avec vous, les gens des ateliers, avec Sylvie, Nadège, Noëlle et autres. Ici j’habite au marché « Commission », je marche dans la ville et je rencontre des gens, et j’ai exactement le même mouvement au Brésil. Pourtant je suis quelqu’un de très peureux, très froussard et tout ça, mais il y a des moments que je sens c’est là que je dois aller et du coup j’y vais. J’ai encore ce mouvement à 52 ans parce que je l’ai amorcé à l’âge de 15 ans.

Les Bruits de Mantsina: Par un ressenti personnel, c’est quoi le théâtre pour vous Thierry?

Thierry Beucher: C’est un espace de recherche absolument formidable mais dont le moteur n’est pas la pensée raisonnante mais la sensibilité. Cela peut s’appliquer sur tous les arts, mais spécifiquement sur le théâtre, c’est une histoire qui se raconte à travers les corps et qui a pour point d’entrée la langue. C’est à dire qu’il y a la langue d’un poète, il y a les corps des acteurs et on va mixer ça pour  faire un processus dramatique, donc moi je suis sur cette vielle définition qui n’a pratiquement pas changé depuis Aristote. Je reste très proche de ça, après là où je quitte ce chemin très classique, c’est que le classicisme n’est plus en phase avec le monde tel qu’il est et cela a bougé ma façon de faire du théâtre.

Les Bruits de Mantsina: Comment avez-vous écrit le spectacle et pourquoi ce titre « Si l’amour n’était pas »?

Thierry Beucher: Je n’ai pas créé le spectacle. Le spectacle n’existe pas, parce que le texte contient trop de personnages et cela est assez compliqué pour la distribution. Vraisemblablement c’est un texte que je ne monterai jamais parce que je pars du principe selon lequel, quand on travaille il faut payer les gens et une telle distribution avec une dizaine de comédiens demande un grand budget. Moi je n’ai pas de subvention en France, je vis en faisant des ateliers de jeux principalement, du coup je monte que des petites formes.

Les Bruits de Mantsina: C’est quoi la philosophie de ce texte ?

Thierry Beucher: Alors il est difficile de te donner la philosophie par contre je peux dire quel est le départ. Le point de départ en fait ce n’est pas en France, ce n’est pas en Afrique, c’est à Rio de Janeiro. Il y a quatre ou cinq ans, un soir dans un bar il faisait énormément chaud et on discutait avec des Brésiliens, je saisis un peu le portugais mais je ne maîtrise pas parfaitement la langue. Alors la discussion portait sur tout (les flics, la politique, l’amour, le désir, la drogue…), un vrai mélange, et, à ce moment-là, il y avait un moment de vie absolument débordant, et il y avait aussi une communauté qui se formait entre les gens qui étaient là, on était sept ou huit mais tous on ne se connaissait pas, il y avait des amis et des inconnus mais on avait l’impression que c’était une famille en fait, donc du coup ce n’était pas une communauté qui était une communauté identitaire (une communauté black, une communauté blanche, ou autre), non, c’était plutôt le moment qui formait la communauté. Et j’aime beaucoup Bernard Marie Koltès, il y a une lettre de Koltès à sa mère qui dit qu’on peut éprouver à un certain moment une rencontre avec quelqu’un qui dure quelques secondes et aller au cœur de la rencontre plus que si on vit toute une vie avec la même personne ; et c’était cette chose qui m’intéressait, comment il y a des communautés qui se forment tout d’un coup, t’as l’impression d’une existence beaucoup plus forte dans ce moment-là. La communauté au petit jour va se disloquer et puis il y en a une autre qui va se reformer, c’est ça le point de départ.

Et donc me poser la question de la philosophie, je ne sais pas bien répondre, par contre ce qui m’intéressait là-dedans c’était de redonner sa place à l’espace sensible, c’est-à-dire ne plus penser le monde à partir d’une rationalité mais le repenser à partir d’un poème, et donc du coup de la respiration, du souffle des gens. C’est comme ça en fait qu’est née une communauté de gens un peu en déséquilibre. La première scène de cette pièce là c’est un déséquilibre (le mec et la fille arrivent dans l’appartement, ils essayent de baiser, c’est en tombant l’un sur l’autre, mais ce geste est justement un déséquilibre), en fait toute cette pièce c’est un énorme déséquilibre, des gens qui sont en déséquilibre qui malgré tout essayent de tenir une pensée, c’est ça un petit peu la chose. Cette chose, cette idée je la défends un peu partout. Donner une image non pas à partir de la rationalité mais à partir du poème qui vient diffracter la réalité, c’est ça que j’essaye de faire.

Les Bruits de Mantsina: Y a t-il une certaine intention autour de cette pièce? Véhiculer un message d’éducation ou d’engagement? C’est quoi exactement?

Thierry Beucher: Oui, il y a bien une intention. En fait l’intention elle est toute simple et puis ce n’est pas de moi. Pour moi ce n’est pas un théâtre pour dénoncer. L’intention c’est : « ce monde-là, c’est un monde de mort » : ce monde qui réduit des individus à des entreprises, ce n’est qu’un monde de mort, et c’est comment on échappe à ça, cela est un point de vue. En fait je pars toujours du principe que pour faire du théâtre il faut un point de vue. Le théâtre vient du grec qui veut dire theatrum, et qui veut dire point de vue en fait : point de vue des spectateurs, point de vue des acteurs. Donc j’ai un point de vue. Mon point de vue il est critique. En fait le truc c’est que j’ai une certaine idée du théâtre qui est toute simple, qui est un truc joyeux comme dans la plupart de mes ateliers, il y a des situations, il y a des personnages, il y a de la vie en fait, une vie qui déborde.

Comment ce monde vient altérer ce théâtre? Donc ce n’est pas tant un message, ce n’est pas tant un truc de dénonciation. C’est juste que je défends un théâtre, j’ai un point de vue sur le monde qui est critique et du coup je mets les deux en rapport, puis je regarde ce que ça fait. Je ne maîtrise pas le sens de ça et je ne cherche pas à le maîtriser, je cherche plutôt à le ré-ouvrir et après je cherche l’explosion de ça et c’est pour ça qu’il y a dans la pièce des formes d’écritures différentes (des dialogues, des monologues, des poèmes, des récits et des morceaux de chansons) et tout ça, l’idée c’est de faire comme la communauté provisoire : c’est-à-dire des éléments hétéroclites qui à un moment donné puissent faire sens, mais juste dans le moment en fait, après ça disparaît. Mais mon propos n’est pas de dire, je pense ça, il faut que vous pensez ça, pas du tout! J’ai un point de vue mais qui me sert de point de départ.

En fait, c’est une expérimentation.

Les Bruits de Mantsina: Alors, je pense que pour vous le but est de croiser ce que vous voulez expérimenter avec ce monde néolibéral afin d’en apprécier le résultat?

Thierry Beucher: Exactement, c’est ça.

Les Bruits de Mantsina: Est-ce que cela est un laboratoire ou une expérimentation pour voir ce que ça peut créer?

Thierry Beucher: Exactement! Ce que ça peut créer et ce que je cherche. Quel poème je fais surgir de ce laboratoire parce que c’est ça qui m’intéresse. La finalité c’est le poème et non le message.

 

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Les Bruits de Mantsina: Que pouvez-vous nous dire de la lecture de ce texte par les jeunes de vos ateliers?

Thierry Beucher: La lecture a été touchante, comme je l’ai dit vraisemblablement je ne monterai pas ce texte, mais il a été lu en plusieurs endroits en France et déjà traduit en portugais et lu au Brésil à Rio de Janeiro avec les comédiens de Rio, et maintenant il est lu à Brazzaville. Ce qui veut dire qu’il circule en fait et cela est assez magique pour moi, parce que moi je travaille dans l’ombre, hors des radars.

Les Bruits de Mantsina: Et chaque fois qu’il est lu quelque part vous ressentez la même chose, la même énergie ou bien ça change?

Thierry Beucher: C’est assez différent! En fait j’étais assis, j’avais peur. La première peur c’est que j’ai écrit ce texte avant de venir au Congo et ce n’est pas la première fois que j’écris des personnages de Black. Il y a un truc comme ça qui circule en France, est-ce que je ne monopolise pas la parole? Je me pose vraiment cette question. Et puis à un moment donné je me suis donné une nécessité de le faire, j’avais envie de parler de ce réfugié congolais qui arrive et qui essaye de s’en sortir. J’ai un copain, il n’était pas Congolais, il était Brésilien et il faisait vraiment ça en fait, c’est-à-dire: il ne savait pas où dormir, il draguait des filles en boîte et il était Dj en plus, alors ça marchait. Sauf qu’aujourd’hui ce type-là a un doctorat d’histoire. Et au Brésil, il y a un mélange des Blancs et des Blacks donc l’étranger était lu par un Black et à la fin il m’a dit tous les Noirs que t’écris je vais les jouer. Du coup je me suis dit que la légitimité, je ne me pose pas la question en fait. Moi j’écris des gens, ça c’est important, et qu’il y ait les deux qui soient originaires du Congo, dans cette histoire c’est vraiment important, après si ça gêne des gens, cela m’importe peu! Moi j’ai envie d’écrire. Et après venir lire la pièce ici, je me dis comment ça va passer, mais j’avais eu des pistes dans la préparation j’ai bien vu que ça ne vous choquait pas que moi j’écrive pour vous, j’ai eu un moment donné ce doute.

Les Bruits de Mantsina: En présentant votre texte en lecture et en animant des ateliers pendant cette 16e édition du festival Mantsina sur scène, qu’avez-vous en retour, un ressenti?

Thierry Beucher: D’abord ça a été une continuité de retrouver des gens et t’en fais partie. Il y a eu des vrais échanges notamment dans l’atelier d’écriture sur la question du surgissement et des règles: est-ce qu’il faut connaitre les règles pour écrire ou balancer ses triples? Ce sont des questions passionnantes en effet, et moi je défends l’idée qu’il faut connaitre les règles pour donner forme ou déformer ton surgissement, mais la première chose c’est ton surgissement et ce n’est pas quelqu’un de l’extérieur qui va te le dire, c’est toi qui le sait. Je crois qu’il faut connaître les règles pour les mépriser ou les mettre de côté.

Les Bruits de Mantsina: Y aurait-il des éléments supplémentaires sur la lecture ou le texte en lui-même?

Thierry Beucher: Sur le texte comme je l’ai dit tout à l’heure, à l’origine c’est moi qui devais lire, mais c’est quand même beaucoup plus intéressant que ce soit vous qui le lisiez. Parce que tout d’un coup en vous écoutant, le texte avait des résonnances avec ici, notamment sur cette vie où il faut se battre pour exister. Et donc, il y a plusieurs textures, dans les différents endroits, la résonnance n’est pas la même, mais ce qui est très étonnant pour moi à chaque fois il y a une résonnance. Et j’ai trouvé ça super qu’on le fasse ensemble, bien qu’au départ je ne savais pas comment faire la distribution et j’ai donc procédé par un choix arbitraire en proposant premièrement aux gens qui ont passé les ateliers l’an dernier, puis en l’absence d’Adrina, Priscille est arrivée et Danic était beaucoup motivé et enthousiasmé, et le tout s’est fait de cette manière. Et je suis très redevable, alors quand je dis merci, c’est un véritable merci qui vient du cœur.

Les Bruits de Mantsina: Merci pour tous ces moments passés ensemble Thierry. Que pourriez-vous dire en un mot de cette belle expérience?

Thierry Beucher: « Matondo » !    

Propos recueillis par Rodney ZABAKANI, le 19/12/2019 à Brazzaville, après la lecture du texte à l’espace Mantsina.
Article réalisé dans le cadre de l’atelier Les Bruits de Mantsina 2019

                    

2 réflexions sur “Mantsina 2019: Entretien avec Thierry Beucher à propos de «Si l’amour n’était pas»

  1. Bien que l’art soit un secteur négligé dans ce pays, mais Matsina ne baisse mes bras. Mais le plus grand souci c’est qu’il n’y a pas 3 comme ce dernier pour éveiller le peuple.

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