Mantsina 2019: Entretien avec Harvey Massamba, autour de La Gueule de Rechange de Sony Labou Tansi – compagnie N’Sala

La scène a lieu à Fontainebleau puis à Paris, en 1996. C’est l’histoire d’un peintre, Lebamb’ou-Gatsé, qui déclenche par un tableau, La Gueule de Rechange, une vague de folie, une catastrophe cosmique, qui ravage toute la région de Fontainebleau et provoque des embouteillages où des millions d’automobilistes sont pris au piège. C’est une pièce où Sony Labou Tansi montre combien l’univers et sa grandeur sont incommensurables à la science et combien les réponses des scientifiques sont comme des cailloux dans la bouche d’un affamé. Retour sur cette mise en scène, unique à ce jour, sur un texte peu connu de Sony Labou Tansi, publié en 2015 (dans La Chair et l’Idée, Les Solitaires intempestifs, Paris). 

La Gueule de rechange à l’IFC lors de Mantsina 2019

Notes de mise en scène:
Toute la scène devient une fête foraine, une foire aux idées. Chacun vient y déverser sa gueule comme avec une radio de poche dans les mains du régime. A l’impitoyable gymnastique esthétique de l’auteur, je riposte par une impitoyable gymnastique scénique. Une gymnastique des corps et des tableaux, une gymnastique du dire, du comment dire par la voix, le souffle, par la sueur, par le geste… bref par l’acte théâtral. Dans La Gueule de rechange j’éprouve le corps de l’acteur, il devient matériau, il devient produit de fabrication, matière première d’une usine de fabrication de ce peut être esthétique dont parle Sony. Tout se construit et se déconstruit au fil des scènes. S’éprouvent aussi la parole et les idées.

J’ai opté pour une scène vide afin que l’ensemble du spectacle ressemble à un tableau qui se peint en direct, une toile qui se tisse devant les yeux du public et dont le matériau et les ingrédients ne sont autres que le corps des acteurs.

L’énergie que les comédiens déploient dans La Gueule de rechange, cette envie de dévaluer la tête au profit du cœur, arrive dans la sincérité vers le public, dans la simplicité de l’acte d’être. La complicité pétillante de cette jeunesse volontariste et prête à boxer jusqu’à la dernière goutte de salive devrait permis que l’acte théâtral soit tonitruant.

Harvey Massamba

Harvey Massamba

Les Bruits du Mantsina: Pourquoi le choix de ce texte Harvey Massamba?  

Harvey Massamba: Dès que je l’ai lu, ce texte m’a tout de suite interpelé et j’en suis tombé amoureux. Finalement les textes de Sony ont cette manie de me rendre bleu d’amour pour eux puisque pour la petite histoire c’est aussi parce que je suis tombé fou amoureux de Antoine m’a vendu son destin que je suis arrivé au théâtre. Donc après lecture, j’ai trouvé que La Gueule de rechange était le texte du moment parce que bien qu’étant écrit en 1974, il est d’une actualité percutante. Au-delà de ce fait, il y a entre ce texte et moi beaucoup d’autres liens par exemple: le personnage principal s’appelle Lebamb’ou- Gatsé et moi Massamba Ngatsien, vous me diriez oui mais où est le lien? Eh ben, Gatsé et Ngatsien c’est au fait le même nom, un nom Téké qui signifie propriétaire de terre. Deuxièmement, je suis né le 2 juin 1974 et Sony a achevé l’écriture de ce texte le 2 août 1974, donc deux mois juste après ma naissance. Et enfin, en lisant l’historique de ce texte j’ai découvert que La Gueule de rechange et moi nous sommes frères du même village. Sony a amorcé réellement l’écriture de ce texte en voulant échapper au couroux du représentant du PCT (le parti au pouvoir en ce moment et encore aujourd’hui) suite à un spectacle dont le texte n’avait pas plu au représentant de ce parti à Kindamba.

Les Bruits de Mantsina: Nous avons tous été impressionnés par l’inventivité de votre mise en scène, la créativité de votre rapport scène / salle. Comment s’est passée cette nouvelle mise en scène de La Gueule de rechange, puisque vous l’aviez déjà mise en scène avec d’autres comédiens en 2015, lors de l’édition de Mantsina consacrée à Sony Labou Tansi?

Harvey Massamba: Déjà, il me faut dire que pendant trois ans, je n’ai plus vraiment travaillé, joué, mis en scène. Sinon récemment, où j’ai travaillé à Pointe-Noire suite à la venue de David Bobée, avec les acteurs qu’il avait amené à Pointe-Noire. Lui travaillait avec les comédiens congolais sur Hamlet et moi je travaillais avec les comédiens français sur un texte d’un auteur congolais, Le destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu’on sort de Tchicaya U Tam’si (Présence Africaine, Paris, 1979). L’idée maintenant est de rassembler des moyens pour faire revenir les acteurs français et les mêler avec les acteurs congolais pour finaliser cette pièce. Cela va prendre du temps pour trouver les moyens pour travailler à ce projet. Relancer La Gueule de rechange, dans cette envie, je me suis confronté à une réalité, c’est que la majorité des acteurs qui étaient là dans la première version ne sont plus là. Un comédien est à Lille pour se former dans une école de théâtre, une comédienne est au Maroc, une autre est très occupée avec le slam, en tout cas, c’est une vraie satisfaction pour moi de savoir que cette première génération de comédiens sortis de mon école, chacun a su se faire une place et évoluer. Là mon idée, c’est de former un nouveau groupe de jeunes pour que l’on n’ait pas cette pénurie d’acteurs sur le terrain, parce que c’est cette pénurie qui fait que Boris Esprit Mikala II se retrouve dans quatre spectacles pour une seule édition! Cela devient pesant pour eux, et pour Boris, c’est difficile d’être au maximum de ses capacités, c’est le corps, et cela demande du temps de mûrir un personnage, quand bien même il a beaucoup de talent.

Quand je décide de reprendre La Gueule, j’essaie d’y apporter quelque chose de nouveau. Au fil des réflexions, je me suis dit je vais essayer de ne pas distribuer un comédien par rôle, je vais essayer de voir comment les comédiens peuvent s’interchanger tous les rôles au fil du spectacle. Après j’y ai mis une limite, pour les personnages principaux, au fur et à mesure que l’on avançait. J’ai utilisé un masque neutre, pour Schneider par exemple, jouée par plusieurs comédiennes. Lors de la première version, j’avais pris en charge la préface et les commentaires de l’auteur à l’intérieur de la place, là je me suis dit je vais essayer d’éclater cela pour apporter de la diversité au niveau de la narration en montrant que c’est toujours la même personne qui parle. J’ai mis des maques pour cela comme je vous le disais, au début. Je me suis dit quel est le jeu, quel est l’acte théâtral que je pose avec ces préfaces? J’ai pensé à notre enfance, au jeux au clair de lune où on se raconte des histoires. D’où ce premier tableau, qui sont des avertissements de Sony sur cette chose qu’il était en train d’écrire. On joue et en même temps, on fait passer le texte. Et puis, finalement, j’avais personnellement voulu ne pas être dans la pièce, pour avoir de la distance, surtout que pour une bonne partie d’entre eux, c’est leur première scène, ils sortent pour la plupart du slam, comme les deux comédiennes, je voulais prendre du temps pour les emmener au théâtre. Mais l’un des comédiens n’a pas pu aller jusqu’au bout du travail, trop occupé et à cinq jours de la représentation, j’ai pris son rôle. 

Les Bruits du Mantsina: Combien de temps avez-vous eu pour répéter ce spectacle?  

Harvey Massamba: Nous avons eu trois semaines seulement pour la monter, et aucun budget. Pour les costumes, et quelques éléments de décor, nous avons fait de la récupération. On a fabriqué des choses avec rien, vraiment. Là où j’ai réussi à motiver l’équipe, je leur ai dit que je n’aimais pas créer un spectacle sans lendemain, je leur ai dit si pendant les trois ans je n’ai pas créé, c’est à cause d’une situation compliquée personnelle, désormais, cela va mieux et je peux essayer de chercher des partenaires pour faire tourner ce spectacle et le montrer ailleurs. J’ai beaucoup réfléchi pour créer quelque chose de joyeux et de vivant, où tout bouillonne. L’introduction de la musique en live me permet aussi d’introduire cette effervescence sur le plateau. J’ai encore du travail, pour que le rythme soit tenu sur toute la durée du spectacle (1h45), pour raccourcir certaines scènes, je vais le faire, car j’aimerais porter loin ce texte. 

Texte: Sony Labou Tansi
Mise en scène: Harvey Massamba
Assistant à la mise en scène: Fann Attiki Mampouya
Avec: Theresa Diakanua N’silu, Guervie Gobouang, Harvey Massamba, Boris Esprit Mikala II, Bienvenu Makita, Thalès Bourgeois Zokene, Fann Attiki Mampouya
Musique: Abia Makita

Entretien mené dans le cadre des ateliers Les Bruits de Mantsina

Lire aussi: Entretien avec Harvey Massamba et Julie Peghini sur Africulture, lors de la mise en scène de La Gueule de rechange à Mantsina en 2015

>> Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s