Mantsina 2019: Entretien avec David Bobée et Pierre Claver Mabiala, à propos d’Hamlet

Coup de coeur de l’atelier Les Bruits de Mantsina, le Hamlet mis en scène par David Bobée avec les comédiens de Pointe-Noire nous a déjà inspiré deux articles: (voir ici et ici)
Nous avons profité de la rencontre avec l’équipe artistique à l’espace Carrefour, après les représentations, pour poser quelques questions au metteur en scène, David Bobée, et au producteur du spectacle (qui joue aussi dedans), Pierre Claver Mabiala.

David Bobée / Pierre Claver Mabiala

Les Bruits de Mantsina: Pourquoi vous avez choisi de mettre en scène Hamlet?

David Bobée: L’idée au départ était de faire un stage de formation en dix jours, mais je n’avais pas envie de cela, j’ai préféré faire une création, pour que les artistes jouent et ne soient pas mis en position d’apprenant avec un supposé sachant. Je n’avais que dix jours, donc j’ai choisi un texte que je connaissais très bien. On a créé le spectacle en janvier dernier à Pointe-Noire, on l’a montré en juin, la directrice du festival Mantsina, Sylvie Dyclo Pomos, l’a vu et a souhaité inviter le spectacle, pour essayer de créer un lien entre les artistes de Pointe-Noire et de Brazzaville et de créer une résonance dans la capitale du pays où il s’est créé.
Jouer Hamlet dans le cadre du Mantsina, évidemment, ça crée une résonance politique, toute une dimension de résistance par rapport à un ordre du monde inacceptable, irrespectueux de la vie humaine, il y a chez Hamlet quelque chose d’une agitation qui va essayer de renverser l’ordre du monde, de faire pourrir ce qui n’arrive pas à pourrir, d’essayer de faire advenir des endroits de vérité. Pour ce festival engagé, militant, qui ne cesse de faire réfléchir le Congo et les Congolais, cela ne peut que résonner.

Les Bruits de Mantsina: Est-ce que par rapport au thème du festival, «le dynamisme d’une jeunesse», vous pensez que c’est une pièce qui peut faire réfléchir la jeunesse congolaise?

David Bobée: Hamlet, c’est une excuse. Ce qui parle à la jeunesse aujourd’hui, ce sont les artistes d’aujourd’hui, qui sont des jeunes pour la plupart. Les acteurs, ce sont des hommes et des femmes qui s’emparent de ce texte et c’est cela qui parle à la jeunesse je pense. On a eu des centaines d’enfants qui ont passé leur journée à nous regarder répéter et qui à la fin connaissent par cœur la réplique d’Hamlet « être ou ne pas être» , c’est quelque chose de très beau. En fait, ce texte là fait partie d’un patrimoine universel, c’est important de s’échanger ces outils de pensée, de nourrir une culture commune, de provoquer cette rencontre entre le théâtre élisabéthain de Shakespeare et la culture congolaise d’aujourd’hui.

Pierre Claver Mabiala: Cette astuce qui a fait qu’on s’est mis ensemble au départ, c’est aussi parce qu’il y a eu des comédiens français qui sont venus travailler [à Pointe-Noire] sur une mise en scène d’Harvey Massamba. Il n’y a pas de pièce qui doit parler à tel public ou tel autre. On a fait un travail, on a travaillé avec des artistes. Vous connaissez l’histoire de Sony Labou Tansi, il travaillait en fonction des comédiens qui étaient avec lui. Là où je loge, à Diata, il y a un comédien qui a travaillé avec Sony, qui était avec lui à Pointe-Noire et qu’il avait ramené à Brazzaville. C’est ce qui faisait la force de Sony. Il a vu les acteurs, il a vu le contexte et il a demandé aux acteurs de s’exprimer. C’est cela la vraie force du théâtre, comment on prend un texte qui vient d’ailleurs, et comment avec son quotidien, on le renvoie sur la scène. D’autres metteurs en scène peuvent faire autrement, lui David l’a fait comme cela, nous en sommes très contents. David donne cette liberté aux artistes de s’exprimer, nous en sommes très heureux.

Les Bruits de Mantsina: Est-ce que les références congolaises dans le spectacle favorisent la communion avec le public congolais?

Pierre Claver Mabiala: Si un jour on va jouer au Chili, on ne va pas prendre des chansons du Chili, on le jouera comme cela! Nous on veut marquer la pièce avec son identité de base, elle s’est jouée ici, avec les comédiens de Pointe-Noire, avec leur interprétation, et c’est notre version, on le porte comme cela.

David Bobée: Un texte écrit au 16e siècle en Angleterre dans la réalité d’alors, cela a autant à voir avec moi que cela a à voir avec vous! C’est un texte très riche, universel, qui peut se partager. Quand je monte Hamlet en France, je le fais avec ce que les comédiens amènent, en fonction de qui ils sont. Ici, le contexte influe sur la mise en scène, les artistes amènent la créativité qui est leur culture. La culture, ce n’est pas tant une façon de faire qu’il faudrait reproduire. C’est ce qu’on hérite dans des racines très variées, ce que l’on fait aujourd’hui avec les gens qui nous entourent, ma culture elle se transforme, là, avec ma rencontre avec les comédiens. Je ne suis pas sûr qu’on ait fait Shakespeare à la sauce congolaise, je suis sûr qu’on a fait Shakespeare au Congo. La rencontre qu’il y a là, entre un Français et des Congolais, a une influence. On n’a pas voulu exotiser Shakespeare, on lui a rendu hommage avec ce que sont les comédiens, avec la culture des acteurs et actrices qui sont là. C’est une façon de penser de nouvelles relations pour moi. J’ai accepté de monter un spectacle avec eux à la seule condition que mes acteurs résidents en France puissent travailler sur un spectacle avec un texte congolais mis en scène par un metteur en scène congolais. Personne n’a rien appris à personne, on a juste échangé à égalité, il y a une influence mutuelle, qui les a fait avancer, vers quelque chose qui s’appelle une culture commune. Quand on est un metteur en scène français, ce n’est pas anodin de venir au Congo dans la position de diriger des artistes congolais. Ce n’est pas une chose facile, ou bien c’est trop facile et cela devient insupportable. Il faut travailler sur le poids de l’histoire, les relations ne sont pas neutres, on doit vraiment l’assumer et être responsable de cela si on veut un peu d’égalité. On a deux choix: ou bien on s’en fout et on est dans la culture de la domination ou alors de se préserver, de ne plus aller dans les anciennes colonies, car le poids de l’histoire est trop dur, ce qui est une connerie, car on passe à côté de très belles rencontres et de la possibilité de créer une rencontre plus égalitaire. Il y a une troisième solution, celle d’essayer de mettre en place tout un tas de dispositifs qui remettent un peu les échanges ailleurs, on se met au service d’énergie et d’initiatives congolaises. En me mettant en dehors de mes clous, hors de mes codes, et en travaillant avec la réalité de ce que je trouve ici, à l’espace Yaro, où on a travaillé à l’extérieur, au milieu des gens, avec les mamans du quartier. Ce déplacement mutuel permet de changer la relation verticale habituelle dans la relation nord-sud, pour remettre un peu d’horizontalité.

Les Bruits de Mantsina: Le théâtre est un moyen pour retrouver une égalité de rapport donc ?

David Bobée: Je pense qu’il y a des actes responsables qui doivent venir des politiques avant toute chose et assumer l’histoire. Les artistes, les spectateurs, le temps d’un spectacle, par le plaisir du théâtre, se mettent à travailler ensemble leur recul critique par rapport à ce qui est présenté. On partage des outils de compréhension du monde, pour agir. Il se joue quelque chose d’une création commune, du partage de la pensée qui sont des outils qui ont à voir avec la démocratie et permettent de prendre du recul sur la situation par le biais de la métaphore.

Les Bruits de Mantsina: L’humour du spectacle nous a beaucoup et agréablement surpris, en ce qui concerne une tragédie…

Pierre Claver Mabiala: On n’est pas là pour faire une leçon à des gens, je n’ai pas envie de le faire. Dans la vie, dans le quotidien des Congolais, un ami me faisait remarquer qu’il nous faut rire pour éviter de tomber malade, de notre colère. On a envie d’avoir l’esprit tranquille et une bonne santé. C’est aussi une façon de dire les choses, l’humour. Après, il y a des textes, comme Hamlet, qui abordent les choses comme cela aussi.

David Bobée: La fabrique du théâtre élisabéthain, c’est le mélange du tragique et du grotesque. Les traducteurs, avec leurs contextes, leurs époques, leurs canons esthétiques, ont gommé parfois ce qui est de l’ordre du grotesque, du vulgaire même. Ils ont ainsi enlevé l’étendue du langage de Shakespeare, et la profondeur de jeu incroyable qu’apporte ces différents niveaux de langue. Il y a plein de tragédies où des blagues très potaches peuvent arriver, cela nous fait un effet de recul par rapport à ce qu’on vit, c’est une manière de ne pas prendre les gens pour des cons. On n’est pas en train de vous faire croire à une histoire tragique, on la représente. Vous êtes spectateurs dans vos sièges, ne l’oubliez pas, on est au théâtre, réfléchissez le monde ! Le théâtre est un miroir du monde, vous n’avez pas besoin que l’on vous raconte des histoires, vous avez besoin que l’on vous représente votre propre monde. C’est cela Shakespeare.

Les Bruits de Mantsina: Pierre Claver Mabiala, vous pensez que cette pièce pourrait être un miroir de notre société ?

Pierre Claver Mabiala: Je vais vous parler d’une adaptation que j’avais faite de William Sassine, de son texte Saint Monsieur Baly, l’histoire d’un enseignant qui remet à l’école les rejetés de la société, il se bat, tout se casse. L’histoire est vraie, elle s’est passée au Niger. Dans le cadre d’une bourse visa sur la création, je suis allé faire des recherches sur Sassine en Guinée pour le savoir. Il a écrit cette pièce en 1973, elle est toujours aussi actuelle aujourd’hui, peut-être plus. On vient au théâtre pour réfléchir à ce qu’un spectacle nous apporte, pas pour des conclusions qu’auraient posé définitivement un texte et des comédiens. Avec Hamlet, on peut penser à nos rapports hommes-femmes par exemple, à certains mariages forcés qui entretiennent le contrôle des hommes sur des femmes.

David Bobée : C’est vrai pour Shakespeare et le théâtre en général. C’est un miroir. A un moment dans Hamlet, il est question d’un monde qui pourrit et de l’autre qui tarde à arriver. Le passage d’une génération à une autre par exemple, c’est une question qui se pose pour nous tous. Le miroir tendu n’exprime rien en lui-même, ce sont les gens qui viennent voir le miroir qui vont lire à l’intérieur du miroir. Toute la violence d’Hamlet, c’est de mettre un miroir devant chacun des personnages. Il met un miroir devant la reine et il lui dit «Regarde ce que tu as fait». Il fait la même chose avec Claudius, avec la pièce de théâtre qu’il lui montre. Idem pour Polonius qui se prend pour un sage et qui n’a aucune intelligence. Il met un miroir devant Ophélie en lui disant «Pourquoi tu te maquilles, je t’aime déjà, tu réponds à quelle injonction de la société pour accepter d’être instrumentalisée?». Et ainsi de suite. Ce procédé là, le situationnisme d’Hamlet, renvoie à la représentation elle-même. On crée une situation, dans la rue, qui n’est pas n’importe quelle rue, qui a une histoire, dans laquelle les spectateurs vont venir se regarder.

Les Bruits de Mantsina: Comment s’est fait la distribution des rôles dans la pièce ?

Ophélie (Mixiana Livty Laba) (c) Bobée

Pierre Claver Mabiala: J’ai envie de dire qu’il y a un travail qui s’est fait par Fabienne Bidou, ancienne Directrice déléguée de l’IFC de Pointe-Noire, qui est à la base de cela, qui a lancé le projet, qui a contacté David et qui m’a contacté. Pour les comédiennes, deux seulement se sont inscrites, cela tombait bien, il y avait deux rôles féminins! Il n’y a pas eu de discussion. Moi j’ai eu une discussion avec Nestor [Mabiala], avec qui je travaille souvent, avec qui on se fait confiance, il a choisi d’être le roi. On n’a pas fait d’auditions!

David Bobée: Je n’ai jamais fait d’auditions de ma vie entière. Je travaille avec les capacités des gens, je sais que je vais pouvoir mettre en scène les personnes pour que les spectateurs les regardent là où je les aime. Les personnages pour moi n’existent pas, c’est du papier, c’est ce que les gens qui les travaillent en font. Celui qui joue Hamlet [Mouz Ferregane], c’est son premier rôle de théâtre, il est rappeur lui. Il a un rapport à la langue. On a travaillé pour faire sortir des choses des personnes pour remplir le vide des personnages.

Les Bruits de Mantsina: Pierre Claver Mabiala, cela a été votre choix d’interpréter Polonius?

Pierre Claver Mabiala: Au début, comme vous l’a expliqué David, on nous avait donné l’information que c’était un atelier. Et après, on a appris que c’est un spectacle qu’on va faire en dix jours! On a appris le texte, on a travaillé. Donc moi je suis comédien, on me donne du boulot, je fais.

Hamlet dans la rue Hyppolite Memba, Matour Makélékélé (c) Bobée

Les Bruits de Mantsina: La mise en scène est extraordinaire! Comment est-elle née? Dans l’espace public, on casse beaucoup de règles. Est-ce que cela va dans votre perspective habituelle de travail?

Pierre Claver Mabiala: Pour mon combat à l’espace Yaro, ce qui m’a transformé, c’est de prendre mon courage de sortir de là où je suis. J’ai travaillé avec des collègues, des metteurs en scène qui ne sont pas congolais et j’ai toujours pris le soin d’aller voir là où ils sont. Et j’ai été façonné comme cela. Quand j’ai commencé à voyager, quand je voyais un spectacle venir au CCF, tout ce qui me paraissait grand, démesuré, m’a marqué. Ce qui m’a le plus formé, c’est le off d’Avignon en 2002, j’étais un jeune metteur en scène là-bas, la débrouille qui y règne m’a marqué, j’ai vu de grands spectacles en Avignon, comme le Platonov d’Eric Lacascade où David Bobée était assistant à la mise en scène, dans la cour d’honneur du Palais des papes. La folie pour moi parle de très loin, de ces grandes choses, mais je ne les fais pas car je n’en ai pas les moyens. Cela ne veut pas dire que je ne peux pas le faire. Là, nous avons saisi l’occasion avec la venue de David.

David Bobée : C’est le principe de mon métier, l’idée est de rencontrer les gens et de se faire déplacer par eux et d’espérer pouvoir être déplacé aussi, pour essayer de créer un territoire commun. Donc quand j’arrive ici, je me laisse déplacer par les êtres que je rencontre et je n’arrive pas avec une idée préconçue de la mise en scène. La mise en scène, ce n’est pas d’arriver avec des idées pour les appliquer, la mise en scène, ce sont les comédiens avec qui je vais travailler, tu inventes avec cela, c’est cela la créativité, ce n’est pas un art d’application mais un art vivant, créatif. Le spectacle Platonov du palais des Papes, c’est le genre de lieu extraordinaire où tu ne peux pas poser un décor. D’abord, tu dois travailler pour la scène, c’est par le lieu que tu vas trouver ta mise en scène. Quand tu arrives à l’espace Yaro ou dans la rue Mbemba Hyppolite [à Brazzaville, où s’est joué Hamlet pendant Mantsina], c’est la même logique, qu’est-ce qu’elle nous offre cette rue? Bien sûr, il y a de la contrainte, il n’y a pas toute la technique qui faut, on manque de certaines choses, mais il y a plein de possibles, la question, c’est comment tu fais pour transformer ces possibles là en signes, pour travailler à la construction du spectacle. Tu sais, je fais du théâtre contemporain, de répertoire, du cirque, de l’opéra, du cinéma, de la danse, je n’ai pas envie de m’arrêter aux disciplines, je suis un peu allergique aux assignations. Tu fais du théâtre, donc le théâtre, c’est comme cela, le texte doit être au centre, donc tu dois être dans un théâtre avec des murs, tu es français donc tu dois faire du théâtre que comme cela, non ! J’ai besoin d’être bouleversé et ce bouleversement là, je l’ai en travaillant ici, en travaillant en Russie, en travaillant en Colombie, en travaillant chez moi, en travaillant dans des écoles, mais aussi dans des opéras, j’essaie de trouver à chaque fois des continents symboliques, complètement nouveaux pour moi, qui vont me transformer.

Les Bruits de Mantsina: Qui a fait la chorégraphie d’Hamlet?

David Bobée: C’est nous tous. On ne naît pas en étant acteur ou danseur, les frontières ne m’intéressent pas, il faut les traverser, les faire exploser. Ce groupe là est extraordinaire car ce n’est pas le groupe de Claver, ce n’est pas Claver qui dirige un groupe d’acteurs et ce n’est pas moi qui ait fait des auditions pour choisir ou ce n’est pas moi qui pilote, il y a un engagement des uns et des autres qui existe uniquement par la volonté d’être ensemble. Chacun a une place différente et l’ensemble crée un collectif informel, lequel vient à Brazzaville uniquement pour faire partie de ce festival là, par militantisme, c’est ce qui est joli. Il n’y a pas de leader là-dedans, nous sommes tous au service de ce qu’on pourrait appeler un mouvement plutôt qu’une compagnie, le mouvement des comédiens de Pointe-Noire.

Les Bruits du Mantsina: Quelle est la situation du théâtre à Pointe-Noire, et que fait plus précisément l’espace Yaro?

Pierre Claver Mabiala: Le théâtre à Pointe-Noire est réel, il y a des comédiens, on est sur des questions d’accompagnement aussi, comme à Brazzaville ou Kinshasa. Il y a des lieux qui travaillent, qui sont nos outils de travail et sont aussi des lieux d’accueil des spectateurs et de création de communautés. Il y a un vrai travail qui se fait avec les populations partout, à l’espace Yaro, on fait des ateliers avec les enfants, on est en train de faire des spectacles avec une entreprise, il y a un festival de théâtre à Pointe-Noire. On ne sait pas demain comment cela va être, mais les initiatives sont là. Nous sommes nombreux à faire de la formation d’acteurs. Sur ce point de vue là, il y aura des comédiens, cela va se développer de plus en plus. Les connexions que l’on crée avec l’extérieur, le CDN de Rouen, Kinshasa, le Mali, nous aident beaucoup. L’un des éléments ralentisseurs, c’est que l’on ne sait pas où est-ce que l’on va jouer demain. Mais quand on le  sait, les choses sont beaucoup plus rapides à se mettre en place. Hamlet va circuler à Kinshasa, Libreville peut-être et puis on va voir. C’est un spectacle qui demande un gros budget, on est conscient de cela. Un moment personnellement, j’ai eu un sommeil sur certaines choses, mais là on se rend compte qu’il faut anticiper. On a envie de consolider cette démarche, car on a envie de sortir un travail, et par la suite, il faut se faire un peu plaisir. On se dit tout, on est un groupe, on cherche ce qui est bien pour nous et on y va. On est conscient que c’est une grande équipe, vingt personnes. La première fois qu’on l’a montré, c’est à l’IFC de Pointe-Noire, puis à l’espace Yaro, là Brazzaville, on aimerait aller à Dolisie, Delavallet Bidiefono nous disait que pour la prochaine édition de son festival BO YA KOBINA, il va le reprendre, on essaie de mobiliser les accueils possibles.

Claver Mabiala à l’espace Yaro, à Pointe Noire (c) Bobée

David Bobée: Sur la production, c’est effectivement un mélange de différents financements qui a permis de la faire, mon théâtre le CDN de Rouen s’est impliqué sur l’accompagnement, je n’aurais jamais les moyens de faire venir tout le monde chez moi, mais par contre, nous travaillons pour que le spectacle ait une existence sur sa zone géographique, le Congo bien sûr et autour. C’est un spectacle ambitieux dans la forme, il y a 400 sièges pour les spectateurs, c’est un grand spectacle, mais si tu regardes les accessoires, il y en a trois. La coupe empoisonnée, c’est une bière Primus, le crâne et les os, on les a commandés au sculpteur à côté de Yaro, la réalité est notre seule scénographie. Les financements qu’il faut arriver à trouver, c’est entre les forces invitantes, le festival et les futurs théâtres et les forces organisatrices, comme l’espace Yaro, l’IFC éventuellement qui est partenaire, le CDN de Rouen où j’ai envie que cela existe, les financement ne serviront qu’à payer les gens. C’est une histoire de la production qui raconte l’histoire du théâtre tel qu’on le défend idéologiquement. Ce sont les personnes qui portent le truc, bien plus que le désir du metteur en scène ou sa reconnaissance ou que sais-je ? L’enjeu est de trouver les financements pour les salaires des gens qui œuvrent. La production appartient à l’espace Yaro et c’est lui qui pilote.

Les Bruits de Mantsina: Votre rapport au Congo, c’est une longue histoire avec ce pays?

David Bobée: Elle date de 2006, un garçon qui s’appelle Philippe Chamaux, qui est aujourd’hui mon directeur adjoint au CDN, qui a l’époque était déjà un ami. Un jour, il me dit : «Il faut que tu ailles à Brazzaville. Quoi? Il faut que tu ailles à Brazzaville. Mais pourquoi? Tu verras.» Il me fait partir à Brazzaville, au moment d’un festival dirigé par Orchy Nzamba, j’arrive et je découvre des personnalités bouleversantes, un talent fou, une réalité différente de la mienne qui me déplace, qui me met du plomb dans la cervelle, qui me fait mieux réfléchir mon rapport au monde et je reviens bouleversé. Là, je rencontre Delavallet Bidiefono, je me dis j’ai en face de moi le plus beau danseur du monde, il faut absolument que je travaille avec ce mec. Je pense à le faire venir travailler avec moi sur un spectacle en France, puis je réfléchis. Je me rends compte qu’il démarre une compagnie, Baning’Art, c’était le tout début, et qu’il démarre la création de son espace artistique, je me dis que je serais vraiment un salaud de prendre la personne qui m’intéresse et de me moquer du contexte dans lequel il travaille. Donc j’ai décidé d’inviter toute sa compagnie à venir travailler en France avec moi. Et en l’inscrivant ainsi dans des lieux institutionnels, cela a contribué à ce qu’il soit connu, que son talent préexistant existe à cet endroit là. Puis il a commencé à faire des tournées dans ces réseaux là et à très vite vivre de ses propres ailes. Avec Delavallet Bidiefono, on a fait quatre spectacles ensemble, ou bien il était chorégraphe sur mes spectacles à moi, ou bien il était acteur, on a créé un spectacle ensemble en Russie, il y a une vraie histoire forte issue de cette rencontre. Et depuis je n’arrête pas de travailler avec des Congolais depuis la France. Je suis revenu plusieurs fois ici. Après, une petite histoire personnelle m’a mis un coup, j’accompagnais un jeune pour faire ses études, et puis il est venu en vacances en France et il a fui, cela m’a mis un coup car il était brillant et faisait des études exemplaires ici au Congo et il avait vraiment la volonté de faire de la politique dans son pays, j’ai pris du recul. C’est l’invitation de Fabienne Bidou de l’IFC à Pointe-Noire, ville que je connaissais peu, qui a ravivé cette envie de travailler ici, et de construire une culture commune entre les frères et sœurs de Pointe-Noire et les amis en France.

Entretien mené par Credo Eguenin, Dexter Milandou et Rodney Zabakani dans le cadre de l’atelier Les Bruits de Mantsina, le 22 décembre 2019 à Brazzaville.

Hamlet a été joué les 20 et 21 décembre 2019 rue Hyppolite Memba à Matour, Makélékélé, dans le cadre du festival Mantsina sur scène 16e édition.
Distribution:
Mouz Ferregane (Hamlet)
Alexandra Guenin (La Reine)
Nestor Mabiala (Le Roi)
Pierre Claver Mabiala (Polonius)
Harvin Isma Bihani Yengo (Laerte)
Mixiana Livty Laba (Ophélie)
Rockaël Mavounia (Horatio)
Orlande Zola et Steven Lohick Ngondo (Guildenstern & Rosenkrantz)
Hardy Moungondo (Osric)
Nicolas Mounbounou (Le Fossoyeur, la troupe)
Merveille Toutou (Le Spectre, la troupe)
Fred Obongo, Maël Ouemba, Jean Bonheur Makaya, Jules Mvouma-Lebanda (la troupe)

 

Quelle a été votre rencontre avec Sony Labou Tansi?

Témoignages recueillis par l’équipe du journal Les Bruits de Mantsina.

Vhan Dombo
Il y a ma mère connaissant mon projet de devenir un écrivain, qui ne cessait de ma charrier en disant « Wena kou wa ba mora Sony Laboutansi ? Yandi weri ko fuishi bantu nsoni; » c’est-à-dire que « Tu veux être comme Sony Laboutansi? Celui qui foutait la honte au pays! » Et là voilà me racontant les scènes de mise en terre du grand écrivain et de sa femme. Mais ma mère me parlait de Sony Laboutansi comme on raconte une histoire au village. Il n’y avait aucune citation bibliographique ni des allusions à la vie littéraire de l’écrivain. Et tout en reconnaissant la grandeur de l’homme qui a su dompter la langue française, qui était vu comme un animal féroce et qui a su ouvrir une fenêtre de la culture Kongo au monde littéraire. Ma mère me parlait souvent de Sony Laboutansi à chaque fois que j’avais une touffe de cheveux sur la tête. A chaque fois que je m’habillais grotesquement. Et c’était parti pour des épopées de l’écrivain qui était parfois d’apparence négligée. «Ce qui foutait la honte au pays» comme le disait ma mère. Mais je tenais mordicus à mon projet d’écrivain peu importe les taquineries de ma mère qui me voulait plutôt avocat ou quelque chose de ce genre. Alors je me suis lancé dans une démarche de recherche approfondie sur l’écrivain Sony Laboutansi. Je suis tombé sur des témoignages de lui fait par des artistes, des professeurs, des écrivains dont le défunt Léopold Pindy Mamansono. Des témoignages littéraires, des témoignages qui me parlait de l’homme, du professeur d’Anglais et aussi du politique. Mais dans ces dires, il y avait comme une pièce du puzzle qui me manquait. C’est ainsi que je fus dévoré de l’intérieur par la puissance de l’écriture avec des extraits de ses textes poétiques, romanesques et dramaturgiques. D’extraits en extraits, voilà que j’eus sur mes mains  » La Vie et demie « , ma première rencontre d’amour avec l’écrivain Sony Laboutansi. Ainsi pénétrais-je dans l’intérieur même de l’écrivain qui n’avait rien à avoir avec cette apparence dont me parlait ma mère. Je découvris alors L’HOMME, le PÈRE DE NOS RÊVES.

Harvey Massamba   
J’ai rencontré Sony à travers sa pièce Antoine m’a vendu son destin à l’époque j’étais au lycée en classe de seconde C. Des camarades du Lycée venaient de créer un club artistique au sein du lycée et une amie de classe est allée y inscrire mon nom. Afin de ne pas la faire passer pour rigolote, j’y suis allé, juste pour marquer ma présence une fois et me barrer. C’était sans compter avec la présence de Sony. Dès je suis arrivé, nous avons commencé la lecture de la pièce et là tout de suite j’ai compris que je devais faire ce métier. Je ne l’ai rencontré physiquement que quelques mois avant son départ. Le plus grand souvenir que je garde, c’est le moment où nous jeunes du Rocado arrivé après le maitre, nous le portions en terre. C’est comme s’il me léguait une mission. Mais laquelle?

Abdon Fortuné Koumbha     
Ma rencontre avec Sony se fit le 13 mars 1991, je venais de jouer la pièce Mafou Mafou avec une troupe professionnelle au lycée de la libération sous la direction de Tsati Tsatou (membre du Roccado) et Sony était parmi les spectateurs. Après la représentation, il est venu nous féliciter dans les coulisses et alors que c’est moi qui venais de jouer, je lui ai demandé s’il voulait bien me signer un autographe. Ce qu’il a fait avec une élégante simplicité. J’ai été touché par son humilité.

Jean-Paul Delore 
C’est bien de venir après Sony, mais c’est fatigant. En 1996, travaillant à Brazzaville pour la première fois, je ne connaissais rien de lui. Les jeunes comédiens avaient envie de passer à autre chose. Les plus anciens portaient le deuil. Et pourtant tout, dans la ville, «puait» Sony ; je voyais la ville, des endroits, des gens, des façons de vivre et de parler le théâtre en même temps que je découvrais ses poèmes, ses pièces, ses lettres, et je me disais: mais comment un seul homme a-t-il pu avaler une ville entière, un pays, le monde et le recracher ainsi? Mauvaise question. Et lui, pendant ce temps, à l’aise, il dit «écrire pour forcer le monde à venir au monde». D’accord, bonne réponse, mais après? Au théâtre pour jouer du «Sony», il faut peut-être accepter des choses que l’on n’apprend pas dans les écoles d’art dramatique. Jouer la gourmandise (celle que partagent les ogres et les enfants) du mot avant le sens; accepter le flux, la pulsation sans pour autant s’installer dans la chose… car avec lui ce n’est pas le sens ou le style, les mots ou la langue, etc.; c’est et partout; à prendre ou à prendre. Alors, normal qu’il entre avec peine dans les programmes scolaires au Congo ou en France puisqu’il écrivait aussi pour changer tout ça. Quand tu arrives dans un endroit où tu n’es pas invité, c’est l’endroit qui doit changer… (Extraits de « Sony fait chier », La Chair et l’Idée.)

Étienne Minoungou   
Je rencontre l’œuvre de Sony Labou Tansi au début des années 1990 quand j’intègre le Théâtre de la Fraternité de Jean-Pierre Guingané. Il nous parlait de leur rencontre à Limoges, de l’homme comme étant son ami, de son écriture, de son combat et c’est à partir de là que Sony est rentré dans notre vie artistique. Jean-Pierre nous a fait jouer La Parenthèse de sang. Plus tard, j’ai monté Antoine m’a vendu son destin avec des étudiants de l’université de Ouagadougou pour un festival des clubs UNESCO à Lomé en 1996. C’était ma première mise en scène et je ramène au sein de la troupe du Théâtre de la Fraternité la majorité de la distribution qui avait décidé désormais de faire du théâtre parce que l’expérience de Antoine m’a vendu son destin, le contact avec Sony Labou Tansi les avait inspirés. C’est la deuxième étape puis après évidemment, j’ai essayé de lire tout ce qui paraissait ,ses romans surtout. Mais je crois que c’est Dieudonné Niangouna qui m’a fait revenir à Sony Labou Tansi. Quand est apparu Dieudonné Niangouna, il y avait une telle parenté avec Sony mais aussi une telle corrélation entre moi, fils de Jean-Pierre Guingané, et lui, prétendu fils de Sony Labou Tansi, que cette anecdote de l’amitié nous reliait géographiquement, amicalement et artistiquement. À partir de Dieudonné Niangouna, à travers tous ses textes dont M’Appelle Mohamed Ali, je redécouvre Sony Labou Tansi de nouveau. (plus dans cet entretien).

Rufin Mbou Mikima 
Je n’avais jamais lu un texte de Sony avant de commencer mes études universitaires à Brazza. Mais déjà tout petit et au collège surtout lorsque j’ai commencé à écrire des poèmes, pour justifier sur certaine liberté qu’on pouvait se prendre sur la langue française, on citait Sony. Je ne sais s’il l’avait vraiment dit avec ces mots mais, en tant que jeunes poètes « en herbe », on se réclamait de ceux qui voulaient « tordre le cou à la langue française ». Puis à l’Université, j’ai eu la chance d’aller dans même école qu’avait fréquentée Sony et de faire le même métier que lui: celui d’enseignent. J’ai commencé alors à découvrir son écriture et ses personnages. J’avais d’ailleurs choisis pour mon mémoire de CAPES le thème suivant: « La folie chez Sony Labou Tansi: personnages et écriture ». Puis j’ai dû l’abandonner. Sony était trop grand pour moi à l’époque.

Kouam Tawa 
Sony Lab’ou Tansi est venu à moi sous la forme d’une nouvelle: Lèse-majesté primée lors du 6e Concours de la Meilleure Nouvelle de Langue Française organisé par l’Agence de Coopération Culturelle et Technique et Radio France Internationale. Je me souviens que cette phrase avait sonné juste sous mes yeux de jeune lecteur: « L’enfer: l’enfer c’est nous! »

Cleo Konongo et Papythio Matoudidi
Cleo Konongo et Papythio Matoudidi

Papythio Matoudidi   
Ma rencontre avec Sony s’est faite à travers le théâtre, et ma rencontre avec le théâtre à travers Dieudonné Niangouna et Ludovic Louppé. Je connaissais Sony gamin, mais je n’étais pas dans mon pays… En Centrafrique (Bangui) il y avait une émission à la TV que j’aimais bien regarder «Afrique Tropicale». Il y avait une rubrique «art en Afrique». Je regardais, on y parlait beaucoup de Sony qui était auteur congolais. Et puis c’est Dieudonné qui me l’a ensuite fait découvrir à travers la lecture de ses livres, de ses romans. A la TV j’avais compris que c’était un révolutionnaire, un révolutionnaire dans l’art. Qui faisait une valeur du théâtre, soi-disant du théâtre africain. Chez mon oncle on regardait le théâtre chaque Jeudi soir. Quand j’entendais parler du théâtre c’était pour moi les 3 coups au théâtre, regarder une pièce à la TV. Ça me parlait beaucoup, ça me donnait beaucoup, ça me plaisait bien de regarder ce qu’il faisait, on entendait parler de ses tournées quand il allait jouer à Limoges au festival des Francophonies. Je regardais ça la TV ça me plaisait, on montrait aussi des images du cercle Sony Labou Tansi et des séquences de répétitions du Rocado Zulu Théâtre. J’ai grandi aussi en face du cercle Sony Labou Tansi dans le quartier La Glacière, du coup on allait souvent voir les journées de répétitions, des pièces de théâtre à l’époque des festivals inter-écoles. Je suis parti au Centrafrique après. En voyant cette émission qui parlait de Sony, on revoyait ses images là de ce qu’il faisait en Europe, de ses tournées, de sa compagnie… et ça me faisait rêver. C’était un auteur, un metteur en scène, on parlait de ses pièces de théâtre on montrait des image à la TV, dans ce documentaire. J’ai commencé à le connaître à travers de Dieudonné, qui me parlait de lui. J’étais tombé sur un vieux journal, un « Jeune Afrique », on y a beaucoup parlé de Sony aussi. Comme mon oncle achetait chaque Dimanche des journaux, je suivais son itinéraire dans les journaux. A l’époque où j’habitais en face du Cercle, je ne peux pas dire que c’était le Rocado Zulu Théâtre, j’allais suivre des répétitions de groupe mais il n’y avait pas Sony. Le lieu ne s’appelait pas encore le Cercle Sony, mais il y avait déjà du théâtre, il y avait des gens qui répétaient. Même dans les écoles à la fin de l’année la direction faisait venir des troupes de jeune théâtre. Je me rappelle à l’époque on payait 200 pour voir la pièce pour payer les transports et tout ça… Ma vraie rencontre avec Sony comme je l’ai dit, c’est après, à travers Dieudonné. Il a commencé à me parler de cette écriture que je trouve très importante pour nous actuellement, de notre situation, de nos quotidiens, de ce qui se passe dans nos pays africains, des moments de questionnement, de ce qu’il faut dire… se libérer de ses frustrations en fait. Quand je découvre aujourd’hui, je me dis qu’il prophétisait. Ces poésies c’est comme de la prophétie. C’est vraiment « la parole de l’homme dans l’être », mais dans l’écriture. Sur le sens de nos vies, de l’humanité, de l’espèce humaine. La bêtise humaine nous fait réfléchir. Comment va se transmettre, comment avoir état de cette écriture ? Je me suis mis à beaucoup lire de la poésie, je découvre que c’est la parole qui est la mienne, qui fait ma valeur, qui fait ma force, mon être, ma façon de penser, et du coup, ça me donne un sens, dans le quotidien, dans la question de l’homme pour l’homme. C’est le combat de l’homme pour l’homme. Pour être dans cet état d’humanisme, d’être plein de frustrations, de conscience, de vouloir être, être, de devenir aussi. On a besoin d’une parole comme ça qui donne un espoir. Chez nous l’espoir il est aussi dans la parole, la force de croire les choses que tu n’as pas encore touchées, pas encore vues, et tu as une parole qui te rassure, qui te donne l’espoir de vivre. L’envie de vivre. De se dire aussi, pourquoi pas, qu’il y ait aussi ce théâtre soi-disant africain (rires). Voilà. Et c’est important. Moi je vois ici aussi, les gens ici, je les rencontre. Et surtout cette urgence pour l’humain qui court. Des hommes, non je dirai pas l’humain… cette question des hommes, parce que l’humain c’est plus vaste c’est plus avec du cœur, plus avec des mots, de la parole, de la parole juste, de la parole de force, de la parole d’engagement, de se dire oui aussi on peut faire, de la parole de vouloir faire, de l’envie, juste d’exister comme il le dit. D’exister. J’aime la question qu’il pose «pourquoi avez vous peur d’entendre que j’existe?». C’est une vraie question qu’il pose à l’humanité. Le monde s’est fait aujourd’hui, que des classes, les gens ne sont que des classes, d’égoïsme. Il faut aussi qu’il y ait cette parole qu’on a donnée, elle peut être aussi pour les autres. C’est quelque chose que je trouve très juste, et comment Dieudonné me l’explique, comment il le fait vivre avec lui et parmi nous, comment il tient compte de cette écriture de cette parole qui vient de ce que nous sommes, de ce qu’on fait, du travail qu’on fait oui, pourquoi pas? Il faut qu’on existe, on ne peut qu’exister par nous –même sinon… Moi je n’aime pas trop les différences. Pour moi le monde il doit être tous ensemble, avoir l’envie d’être ensemble. Peu importe les nations, peu importe les nationalités, et là Sony, sa parole, elle porte ce pouvoir là, de donner vie.

Marcel Mankita  
D’abord, par le biais du spectacle Antoine m’a vendu son destin joué au CFRAD. En 1987, si je ne me trompe. Je venais (en même temps que je suivais des études de Droit) de commencer à faire du Théâtre comme comédien, sous la direction de Victor Louya, lui-même comédien de la troupe le Rocado Zulu Théâtre. Le souvenir de ce spectacle n’est jamais sorti de ma petite caboche! Je fus vraiment émerveillé par tout! La scénographie, les costumes, la prestation des comédiens, le texte… Ensuite, Victor Louya m’a emmené au Centre culturel français où se déroulaient les répétitions du Rocado Zulu Théâtre et, pendant quelques mois, j’ai participé –avec toute l’équipe de cette troupe – aux exercices d’échauffement. Ce qui m’a permis de rencontrer Sony de visu.

Dieudonné Niangouna   
Sony, je le rencontre parce que d’abord papa avait une bibliothèque à la maison, on est dans un endroit où il y a plein de livres donc tu lis, tu sors de la bibliothèque de ton père, après tu commences à chercher d’autres bouquins. Il y a d’autres auteurs que je voulais connaître, qui n’étaient pas dans la bibliothèque de mon père. Et donc tu lis un bout d’africain, un bout de X, un bout de Y… et puis bon, de toutes les façons son nom était déjà connu, donc je ne rencontre pas d’abord l’écriture de Sony avant ce qui l’a précédé. C’est que, nous on était gamins, son nom était connu au Congo, rien que le nom était connu. Donc le nom, comme beaucoup de gens connaissent le nom de Tchikaya U Tam’si, même s’ils ne l’ont pas encore lu, Sony c’est pareil, le nom existait. Donc tout d’abord tu sais très bien qu’il y a un nom qui existe qui s’appelle Sony Labou Tansi. Puis, famille intello, donc facilement tu apprends que ce mec là il a écrit des bouquins, il écrit des livres et qu’il dirige une troupe de théâtre. Donc c’est beaucoup plus quand je vais chercher d’autres bouquins que je ne trouvais pas dans la bibliothèque de mon père, donc je vais chercher chez les petits revendeurs, tu lis un bout d’africain, un bout de japonais, qu’évidemment par curiosité tu tombes aussi sur Sony ou tu lis aussi Sony. Donc c’est une rencontre qui ne vient pas du fait qu’il ne m’est pas tombé dessus, il était déjà né avant moi, il existait, sa célébrité l’avait précédé, et du coup comme je me suis amusé à lire donc facilement, d’une certaine manière j’allais croiser un bouquin de Sony entre mes mains. Mais après, ça, c’est pas si spécial que ça d’être tombé sur un bouquin de Sony, parce qu’on est nombreux à être tombés dans les bouquins de Sony, et après c’est pas ça forcément qui fait qu’une personne croit en l’écriture de Sony, ou qu’il ait une affection envers ce qu’il raconte, ou qu’il soit un adepte ou un élève de Sony. Là c’est beaucoup plus des questions très très personnelles, de ce que tu défends, ce que tu aimes défendre, que ce soit dans l’écriture, que ce soit dans la vision du monde.

Dieudonné Niangouna
Dieudonné Niangouna

Et moi je crois que ce qui m’intéressait quand je lisais des auteurs, depuis gamin même, depuis la bibliothèque de mon père, c’était deux choses toutes réunies. La première c’est la poésie d’un auteur, et la deuxième sa poétique. Ça a toujours été une chose comme ça qui m’a toujours intéressé. Un auteur qui disait des choses forcément intéressantes et qui n’avait pas pour moi une poésie de les dire ça ne m’intéressait pas vraiment. Par contre ce qu’ils disaient m’intéressait mais ce n’étaient pas des auteurs que je pouvais relire et relire et que je pouvais citer. Tout comme un auteur qui avait une belle langue, on pourrait le dire comme ça, ou qui aurait inventé la langue tout ce que tu veux, et qui n’a rien d’intéressant à raconter, ça ne m’intéressait pas non plus. Et donc du coup je crois que le choc s’opère quand évidemment je lis donc, la première oeuvre de Sony que je lis c’est La Parenthèse de sang. Je sais pas je devais avoir 10 ans ou 11 ans, je lis La Parenthèse de sang ben voilà, c’était complètement très très vrai. Très très vrai parce que il y avait sa poésie, sa relation avec la langue, sa relation avec la parole, et puis il y avait tout à fait l’autre chose, qui est le plus intéressant, ou les deux sont intéressantes, qui est évidemment ce qu’il était en train de dire, ce qu’il était en train de pointer du doigt, ce qu’il était en train d’indexer et comment il était en train de vouloir à tout prix refabriquer la vie. Il avait complètement une espèce de passion incroyable à vouloir refabriquer la vie, à vouloir ré-inventer la vie, il s’en foutait que ce soit comme ça, ce qui l’intéressait c’est ce que lui rêve de bien, ce que lui pense de bien à cet endroit là, que ce soit au niveau des idéaux, que ce soit au niveau de la vie simplement comme ça, que ce soit au niveau des conceptions des choses. C’est qu’à première vue j’ai vu quelqu’un qui se mettait à donner une autre valeur même à la nomination des choses, c’est à dire on pouvait s’arrêter à dire «ben tiens il a salué quelqu’un», mais lui ne s’arrêterait pas en disant que c’était quelqu’un. Il va ramener de la personnalité dans ce quelqu’un là, donc c’est comme si, oui, un truc comme ça assez gourmet, avec le sens qu’ont les mots, comme ils ont été tellement galvaudés, ils tellement été retournés tout ce que tu veux, si bien qu’ils sont rapidement devenus très très appauvris. Et donc du coup cette première relation c’est une espèce de fulgurance de redécouvrir les mots mais découvrir leur réel sens c’est à dire une espèce de valeur comme ça, qu’il donnait aux mots, une espèce d’identité, ça devenait comme des personnages, ça devenait comme des gueules les mots, parce que évidemment il les chargeait, il les remplissait de leur réelle mission. Donc du coup à partir de là, je lis Sony la première fois après quand j’essaie de lire autre chose, j’avais l’impression que l’autre là, pas que l’autre là ne savait pas écrire mais que les mots qu’il me disait là ce n’était pas les mots qu’il fallait pour qu’ils soient à leur place quoi. Donc du coup, c’est une rencontre assez forte comme ça, qui du coup rapidement va m’emmener à continuer à fouiller du Sony. Dans Brazzaville ça n’était pas facile d’en trouver même s’il était publié, même s’il avait une troupe de théâtre, trouver les bouquins de Sony c’était pas facile à l’époque. Jusqu’à maintenant c’est toujours pas facile au Congo. Il n’y en avait pas donc tu vas demander qui en a, quel grand l’a, quel étudiant, quel professeur l’a. Des fois par hasard, tu peux en trouver chez le petit revendeur, pas parce que il y en a beaucoup mais parce que quelqu’un avait faim il avait un bouquin chez lui il ne savait pas quelle importance ça a, il est parti au petit revendeur il a dit «Grand, donne moi 200 et je te vends un livre». Et toi tu passes là par hasard, ce jour là, tu le vois tu fais «ah», tu l’achètes. Donc là rapidement comme ça je me suis mis à chasser du Sony partout et à trouver et donc à 12 ans je vais lire L’État honteux. Là c’était une vraie vraie claque, cette histoire Martillimi Lopez, fils de Maman Nationale, qui était commandant de sa hernie, c’était incroyable, c’était autant jubilatoire, c’était autant ubuesque, en même temps destroy, mais d’un destroy incroyable mais en même temps très très sensé sur ce qu’il était en train de dire et surtout savoir comment le dire. C’est ce qui m’a beaucoup plu chez ce type là, c’est qu’il y a un problème, mais il ne s’arrête pas au problème qu’il a à dire. C’est qu’il va trouver une intelligence de le dire, mais cette intelligence là va être la sienne. Elle va être la sienne c’est à dire il va inventer son alphabet, il va inventer son langage pour qu’évidemment il ne puisse pas corrompre sa manière de penser, pour qu’il soit à même pour qu’il soit d’accord avec comment il pense il faut qu’il le formule avec sa manière de penser à lui. Sa manière de penser à lui veut dire quoi? Faut qu’il invente sa poésie à lui, pour que évidemment… Moi c’est la plus belle chose que Sony m’a appris et c’est pas si compliqué que ça, la plus belle chose qu’il m’a appris c’est que, en Lâri on dit «tu ne peux pas faire des plans sur la fête de quelqu’un d’autre» je sais pas comment le dire… Toi tu as acheté un bouquet de poisson à l’étouffé un Liboké, c’est ton poisson à toi, je dis «Ah Marotte a acheté des poissons alors qu’est ce que je fais?» Alors sans te demander «est-ce que je peux me couper un bout?» non non, je vais acheter un manioc mais sans te dire que j’ai du manioc… je fais un programme sur ta bouffe et c’est le propriétaire du chien qui lui coupe la queue. Tu ne peux pas prendre ta machette et couper la queue du chien du voisin en lui disant «parce que j’aime pas la queue!», ça n’a aucun sens. C’est à dire, c’est cette intelligence là réellement de comprendre que tu as pensé mais une fois de plus tu vas utiliser un langage pour te faire entendre, pour t’exprimer. Tu vas utiliser un langage, donc un certain nombre de canaux, signaux, tout ce que tu veux qui vont raconter vraiment ton langage. Mais si ces canaux là ne sont pas les tiens, ta pensée – pourtant elle était tienne – elle devient complètement esclave à l’intérieur d’un canal et du coup tu ne peux pas être à même de savoir défendre réellement ta pensée. Quand on dit «défendre» ce n’est pas question de défendre, il est question de savoir la raconter. Pas seulement pour la partager, pour être à même de savoir qu’elle est mienne. Il faut évidemment qu’elle pue tes odeurs à toi. Il faut évidemment qu’elle pue tes odeurs à toi. Il faut qu’elle ait la forme de comment tu as pensé cette chose là. Sinon ça ne marche pas, ça ne marche pas. Donc c’est cette réelle intelligence que j’ai eu rapidement qu’il m’a enseignée lui, à cet endroit de se dire « c’est à l’intérieur de son tronc humain, de sa moelle, qu’on fabrique, qu’on raconte sa pensée ». On ne raconte pas sa pensée avec le canal de l’autre ça ne marche pas. C’est comme cette femme, cette tantine là, elle sait faire des galettes, elle a lu la formule de comment faire les galettes tout le blablabla là, tu mélanges un bout de citron, un bout de levure ok. Mais par contre la main, c’est la main là qui va fabriquer les galettes, c’est la main de l’autre là. C’est pas que la galette ne sera pas belle, mais ça ne marchera pas, ce ne sera pas ses galettes à elle. Tu peux pas prendre la main de quelqu’un et dire «tu tournes comme ça…» non, non. C’est cette chose là qui est intéressante. Et c’est une réelle forme de responsabilité et d’intelligence à cet endroit-là. Donc moi, c’est à cet endroit que j’ai vu cette force de liberté, cette force d’autonomie, cette force de la recréation de soi. Il ne s’agit pas simplement d’avoir une pensée ou une idée, il s’agit de d’abord construire sa barque, la barque dans laquelle cette pensée s’auto-génère et à partir de laquelle elle parle, à partir de laquelle elle pense. Pour qu’évidemment ce ne soit pas une chose collée dans une autre. Comme disait ma grand-mère: «il ne faut pas que ce soit un timbre sur une enveloppe», c’est l’expression de ma grand-mère… Ça veut dire quoi? Le timbre on l’a posé sur l’enveloppe mais le timbre n’est pas au courant de ce qu’on a dit dans la lettre, peut-être à l’intérieur de la lettre c‘est un avis de mort, c’est peut-être une menace, mais le timbre sur l’enveloppe il fait comme ça «Welcome!». Le timbre sur l’enveloppe c’est absolument le truc le plus dégueulasse. Et donc il m’a appris réellement cette chose-là, qu’évidemment la parole c’est un tout. Et elle n’est pas simple, l’écriture est un tout, l’acte est un tout. Il n’est pas ou elle n’est pas simplement forte parce que l’idée qu’il a dit est belle, non, non, non. Et l’idée, et sa forme et son machin doit être une seule chose, doit être complètement une seule chose, pour qu‘évidemment on ne puisse pas séparer du gombo son gluant. Ce qui fait le gombo c’est son gluant. Il n’y a pas le gombo puis le gluant. Le gombo c’est le gluant, le gluant c’est le gombo. C’est une seule chose. C’est à cet endroit que ça l’est réellement, qu’évidemment il n’y a pas tricherie de sens. La chose qui parle ne peut pas se tromper. Elle ne peut pas être trompée par la forme, elle ne peut pas être trompée par l’entendement parce qu’elle est une seule chose. Elle est complètement une seule chose. Et donc cette forme de re-fabrication de langage n’a pas évidemment un orgueil d’avoir un bon langage, n’a pas un orgueil d’avoir un mauvais langage, ça n’a évidemment que la prétention de la recherche à être elle-même.

Delavallet Bidiefono   
J’ai rencontré Sony à Pointe Noire au début des années 1990. Il avait une maison à Pointe Noire je crois, il venait s’y soigner. Je faisais partie d’un groupe de musique qui s’appelait Racines. On connaissait Sony, on avait étudié à l’école ses lettres ouvertes au président français, c’était déjà quelqu’un de très important, on l’étudiait comme Victor Hugo à l’école! C’est le grand peintre et sculpteur de Pointe Noire Rémy Mongo Etsion qui nous a emmené un jour le rencontrer dans sa maison. On a écouté Sony nous parler et même si parfois on ne comprenait rien du tout, il parlait de l’eau, de la création… C’était très important pour lui l’eau, il nous en offrait à boire dès qu’on arrivait. C’est pour ça qu’il donnait ses interview au bord du fleuve. Il nous a même écrit un poème, sur un coin de table sur une feuille comme ça, et nous l’a donné pour qu’on le mette en rap. Mais on l’a pas fait ; c’est Jef qui a gardé le poème, je pense qu’il est perdu maintenant…

Criss Niangouna
Sony Labou Tansi, je ne l’ai pas rencontré. J’ai comme l’impression que cet homme m’attendait. Il fallait que je le croise, qu’il rentre et qu’il fasse partie de ma vie comme un membre à part entière de ma famille. Longtemps avant d’arriver au théâtre (vers mes 11 ans), mon parrain qui était journaliste et aussi un des seuls critiques de théâtre à Brazzaville, je cite Hubert Bernard Mayassi et qui était un ami de Sony, ma emmené à une répétition du Rocado Zulu. Ça se passait dans un bar. Ils répétaient « la peau cassée » si mes souvenirs sont bons. Là j’ai vu ce bout d’homme au milieu des comédiens qui l’entouraient. Il parlait sans arrêt, expliquait, dansait…Mon parrain me l’a présenté, je lui ai serré la main. J’ai ce jour assisté à ma première répétition de théâtre. C’était magique. Peut-être que ma passion pour le théâtre est née de façon implicite ce jour-là? Allez savoir? Depuis Sony ne m’a plus quitté. Car plus tard quand je suis arrivé au théâtre, je n’ai eu cesse de le croiser et le recroiser, par la lecture de ses œuvres, par les spectacles, les discussions entre amis du théâtre….Vous voyez bien que ce grand homme, m’accompagne depuis longtemps. Et aujourd’hui encore, je tourne une pièce qui lui rend hommage Sony Congo, ou la chouette petite vie bien osée de SLT. Un texte pensé et écrit par Bernard Magnier, l’un de ses meilleurs amis.

Et vous? racontez votre rencontre avec Sony dans les commentaires