Qu’est-ce qui vous inspire chez Sony en tant qu’artiste?

Vhan Dombo
Vhan Dombo

Vhan Dombo
Ce qui m’inspire chez lui, c’est le choix de l’infraction littéraire et la démarche constante de la révolte! L’acceptation de l’envers des mots pour miroiter la vie dans sa grande stature. L’aggravation de sa plume dans la peinture des situations imaginaires pour rendre plus visible la mocheté de la vie est une voie que j’aime emprunter en tant qu’artiste quand il y a pénurie d’inspiration! Partir d’un fait minime pour zoomer le monde qui s’y cache. Tel est le cas dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez, roman déclenché par le constat de l’abandon d’un cadavre devant l’hôpital de Makélékélé! En tant qu’auteur africain, il nous est toujours embarrassant de faire la part des choses dans un métissage culturel qui nous fait entendre la voix de la langue maternelle et celle de la langue d’apprentissage. Qui dit langue dit une culture, une civilisation, bref une histoire. Donc nous sommes à califourchon entre culture de base et celle des bancs d’école. Et d’ailleurs Sony Laboutansi en a su quelque chose: il l’a connue, lui, l’époque du Symbole.

Il y a toujours ce grand combat que nous devons mener avant de cracher la résultante de notre culture hétéroclite!

Et Sony Laboutansi me fait planer quand je me rends compte qu’on peut valoriser sa culture de base dans la langue de l’autre! C’est génial comme concept! Il ne s’agit pas de l’alphabet ni du calcul mental d’une langue mais de son for intérieur qui fait la sagesse des vieux traditionalistes. De toutes façons, la langue française m’a toujours fait tourner la tête dans l’apprentissage de ses règles et exceptions alors pourquoi ne devrais-je pas à mon tour retourner la mâchoire de cette langue française à la manière de Sony Laboutansi qui la colonisa!

Harvey Massamba
Sa manière de faire travailler les mots, son imagination débordante. Chaque fois que je lis une œuvre de Sony, je me dis putain, où est ce qu’il va chercher ça…

Abdon Fortuné Koumbha
Je n’ai pas souvenir de m’être réellement référé à Sony. J’ai suivi mon propre parcours, ma propre démarche artistique accompagné par Jean Jules Koukou. Mais avec Sony est arrivé le rêve de Limoges. L’occasion d’être entendu aussi ailleurs, d’échanger, de créer des ponts, des possibles.

Jean-Paul Delore
La confrérie du doute, de remettre en question les évidences tout le temps. 

Étienne Minoungou
Son obsession du devenir de l’homme et de tous les hommes, et sa franchise à nommer les choses telles qu’en tant que poète, il les voit et les sent. Ce devoir de franchise est en soi une méthode pour éprouver notre capacité, notre faculté à lire le monde et sa respiration. Sans cela, notre témoignage ne vaut rien.

Kouam Tawa
Son désir constant de nommer. En tant qu’écrivain, dit-il à Ifé Orisha, mon travail consiste à nommer. Nommer la peur, nommer la honte, nommer l’espoir pourquoi pas? Et je crois que dans tout ce que j’ai écrit, j’ai nommé.

Papythio Matoudidi
Big up à Dieudonné. Je dirai FERVEUR, je dirai aussi NE LÂCHE RIEN, le COURAGE, une manière de faire congolaise en plus, une pensée du cœur et une force aussi du cœur. Et j’ai toujours le souvenir quand Dido rentre avec Vincent Baudriller, qui arrive qui dit «Mais vous avez rien! Et vous faites du théâtre ici quand même, avec rien vous faites toutes ces merveilles.» Et ça, ça m’avait donné un grand espoir. Un grand espoir de bien croire à ce qu’on fait. C’est avec hargne aussi qu’on le fait, c’est un acte pour exister, un «acte de respirer» comme le dit Sony, c’est comme ça qu’on met du sens. Je regardais beaucoup de théâtre, je n’avais jamais vu de théâtre de Sony, c’est en regardant ces documentaires et les revues qui parlaient de Sony… C’est quand je suis arrivé dans le théâtre de certains metteurs en scène congolais, et aussi internationaux, qu’ils m’ont donné l’occasion de découvrir ce que c’était. Je me suis mis là-dedans, et puis avec ce soi-disant théâtre africain, en fait qui est pour moi notre quotidien. Déjà du fait que quand tu te lèves au Congo un matin, tu as quand même une mise en scène naturelle: tu es réveillé par le bruit des balais, d’abord les oiseaux qui chantent. Si tu as l’occasion, comme j’ai grandi au bord du fleuve, de voir le lever du soleil un matin à Brazzaville, c’est de l’art, c’est du théâtre, c’est comme la lumière dans un spectacle comme elle apparaît, et puis la vie qui commence. Les voisins qui se parlent. Il y a ceux qui balaient le matin, leur cour et puis la devanture de leur cour, c’est une espèce de paysage, de spectacle comme ça. Les gens, comment ils se rencontrent, comment ils vaquent à leurs occupations, comment ils se retrouvent autour d’une bière, à raconter des histoires…

Pour moi c’est ça le théâtre, cette vie du quotidien, parler de nous, de cette culture, dans le sens qu’on a, ce qui fait notre identité.

Ici [en France] on est des étrangers, du coup c’est pas évident… Ici on ne te connaît pas. Être chez soi et ailleurs c’est deux choses différentes. Chez toi tu n’es pas étranger et quand tu vas ailleurs tu es étranger comme moi je le suis ici, il y a des manières, des choses que tu apprends… Avec ce que toi tu as de chez toi, avec ce que tu apprends des autres, tu le combines, ça te fait une force. Je suis arrivé en France par le théâtre, et je continue à faire du théâtre, et pour moi, la vie est une mise en scène, de Dieu. Et toi même tu es acteur. Souvent chez nous quand on a ramené des potes qui sont venus travailler avec nous à Brazzaville: «Oh c’est impressionnant… c’est poétique». Et tu lis ça à travers les lignes de Sony quand il explique d’où il vient, quand il raconte son histoire, c’est comme un spectacle… C’est magnifique, c’est beau, il faut le vivre. L’expliquer? Je crois que les mots de la terre ne suffisent pas à exprimer l’émotion qu’il peut y avoir dans le vécu de l’être. En beauté, en harmonie. Les mots ne suffisent pas. Là-dedans il doit y avoir des mots [maux?], des choses, et… C’est comme on peut dire «penser, dire et faire», qui sont des mots qui expliquent pratiquement la trilogie de l’être. 

Papythio Matoudidi
Papythio Matoudidi

Je vais revenir à Sony. Cette poésie quand il dit qu’il fait «l’amour aux mots, que les mots lui demandent du boulot», les mots sont aussi cette parole, la force de (parce qu’on est des croyants au Congo) la force d’être, de donner vie. Parce que ce sont ces mots que tu sors qui sont ceux qui bénissent, ce sont que tu sors qui peuvent maudire aussi. Cette croyance a été transmise de nos parents jusqu’à nous. Cette croyance qui dit que la vie est dans ces mots qu’on dit, dans les chansons que nous chantons, les mots de plaisir, de comment on se rencontre, comment on se dit bonjour, comment… Quand tu vas à Brazzaville tu vis ça. Dans les rues. Partout. Les gens n’ont du sens que quand ils peuvent être ensemble. Sans écart de langage. Je retrouve ça dans Sony, c’est pour ça que je veux continuer à essayer de comprendre ce qu’il disait de plus profond, parce qu’il parle aussi en paraboles. Parce que nous aussi dans la culture une parole dite en paraboles peut avoir dix millions de manières d’être comprises. Ce sont des espèces de codes que nos parents nous donnent même dans notre éducation. Tu trouves des expressions où quelqu’un n’est pas d’accord, mais dans la parole qu’il te tend il dit qu’il est d’accord, et c’est à toi de déchiffrer que dans le vrai sens, il ne l’est pas. Ça, ça existe beaucoup chez nous. Souvent dans nos familles, tu allais passer des vacances, quand ça c’était mal passé avec telle famille ou telle famille, les gens vont continuer à se parler. Il faut se parler. C’est ça qui est important. Et les gens se parlent même quand ils se détestent au fond de leur cœur. Moi avec untel on ne peut plus être en bon terme, mais rien ne manque qu’on se serre la main, qu’on se dise des choses, qu’on parle. Qu’on parle. Moi j’aime pas la guerre. Elle est tout venue foutre en l’air. Nous, dans les villages il y avait les Mbongui, lieu de rassemblement pour écouter la parole des sages, les paroles se transmettaient par l’oral. C’est bien qu’il y ait maintenant des gens pour les écrire. Comme des Sony. Comme des Dieudonné, des Sylvain Bemba, tous ces auteurs congolais… Moi j’aimerai bien écrire un jour. Écrire ce que je pense de la vie. Écrire qui je suis. C’est comme ça que ça aura du sens. C’est quand on ne mettra pas la ponctuation d’arrêter la vie, mais cette ponctuation de continuer la vie.

Rufin Mbou Mikima
Sony était un artiste engagé et engageant. C’est de cette manière que je veux continuer à faire mes films.

Marcel Mankita
Une très grande rigueur de même qu’une très grande exigence ne laissant aucune place à la paresse. Dans une grande partie de l’Afrique, ces qualités ne se rencontrent pas à tout bout de champ.

Dieudonné Niangouna
Laquelle de démarches? Il y a en a eu plusieurs. Je ne sais pas si c’est en tant qu’auteur, en tant directeur de troupe de théâtre, en tant qu’homme politique… La démarche de Sony, il a des démarches. Même si toutes ces démarches sont une seule chose à l’intérieur de la personne, c’est quand on parle de la personne on voit la personne Sony, donc évidemment il a une démarche qui s’explique comme tout le monde, en beaucoup de diverses expressions.

Moi je crois que le fait que Sony ait écrit et qu’il ait mis en scène et qu’il ait parlé et qu’il ait enseigné, je trouve que c’est un «super complet».

C’est «super complet» avec chaussures chemise veste et pantalon et chapeau, tu vois non? Je veux dire ça fait pas il portait un pull, puis après en bas il est à poil et il porte des chaussures non, non. Il a le pantalon, les chaussures, le t-shirt… C’est le «complet». Et je crois que c’est cette chose là, pas que j’ai voulu être, mais que de toutes façons je ne pouvais que être, même si je n’avais pas le «complet Sony», mais que, évidemment par la rencontre de Sony, il m’a beaucoup plus réconforté à cet endroit là. C’est que le mec il était auteur, metteur en scène, comédien, enseignant, parleur, tout le blablabla. Ça ne veut pas dire que parce qu’il accumulait toutes ces choses là, il avait une valeur… Non, non. On peut faire une seule chose et être un Dieu comme Shakespeare, le problème n’est pas là. Ce que je veux dire quand je parle du «complet» de Sony qu’il avait tout ça en étant complet, c’est pas en terme de «il fait ça puis il a fait ça donc il est complet» c’est en terme de «parce qu’il faisait une seule chose». C’est que cette chose là dans sa quête, fallait qu’elle s’exprime et qu’elle s’entende. C’était une seule chose qui était «poète» c’est tout. Et c’est parce qu’il était poète qu’il a eu besoin du plateau pour qu’on entende le poète. C’est parce qu’il était poète qu’il a eu besoin d’enseigner. C’est parce qu’il était poète qu’il prenait même la parole dans les médias qu’il écrivait dans le journal la semaine pour dire «lettre ouverte au président de la République», «lettre ouverte à la France», pour dire, pour dire, pour dire. Qu’il a pris position pendant la Conférence nationale à Brazzaville, pour la loi et la démocratie.Qu’il a parlé à la Conférence nationale. Qu’il a pris position pour l’avènement de la démocratie à l’endroit purement politique. Parce qu’évidemment il est poète. Donc évidemment il ne fait pas tout ça pour dire que «tiens j’ai un boulot maintenant je vais apprendre ceci», comme on fait «je sais faire ça mais maintenant je vais prendre tel cours pour aussi apprendre ça et devenir ça…» Non, non. Je ne crois pas qu’il apprenait la mise en scène, je ne crois pas qu’il apprenait l’enseignement… Je ne crois pas qu’il dirigeait les comédiens puis après il dit «bon, j’ai dirigé les comédiens c’est une chose maintenant je vais apprendre à devenir enseignant pour aller enseigner les langues». Je crois que c’est une seule chose qu’il faisait et qu’il utilisait tous ces différents canaux là. C’est des canaux qu’il utilisait pour faire entendre la parole du poète, c’est tout. Il utilisait ces différents canaux donc il n’apprenait pas autre chose. Donc c’est une parole qui sommeille dans son bide et il se bat à vouloir la sortir. Et il y a une urgence. Et comme il y a une urgence il faut qu’il la sorte et maintenant. Et donc du coup il va utiliser tous les canaux possibles qu’il aura entre ses mains pour faire entendre cette parole-là. Et si les canaux on ne les lui donne pas il les invente. Si on ne les lui donne pas il les invente. Moi je crois que si Sony n’était pas mort, il allait même être réalisateur. Il allait même un jour prendre la caméra et réaliser le film. Ça ne serait même pas pour devenir réalisateur, ça serait pour faire entendre quelque chose qu’il a envie de dire. S’il se rend compte qu’actuellement avec l’audience, le théâtre est restreint à l’endroit de l’audience, alors il allait tourner un film. Mais pas parce qu’il doute du théâtre mais parce qu’il a besoin que ce soit entendu, genre par le plus large des gens, à ce moment là je vais faire un film. Et il allait faire un film avec La Vie et demie ou Machin la hernie, il allait le faire mais pas pour être réalisateur.

(c) Marie-Charlotte Biais
(c) Marie-Charlotte Biais

Donc c’est un désir qui vient réellement de comment accoucher quelque chose ce qui sommeille en soi, et une fois que tu l’as accouchée, comment faire évidemment pour arriver à son accomplissement. Parce que le fait de la pensée n’est encore que la matrice de dire que «j’ai pensé». Le fait de l’écrire n’est que les premiers pas de dire que «j’ai pensé». C’est à dire ça s’accomplit par une action qu’on va mener. Donc de la pensée, de la gestation, à la formation de la pensée, à son écriture, à monter sur un plateau, à le donner au spectateur puis après distraire les spectateurs, puis à enseigner à ses élèves, ce n’est que la continuation de cette affaire. C’est la continuation jusqu’à ce qu’elle s’accomplisse. Donc c’est complètement un seul canal qui continue comme ça. C’est une chose que j’ai trouvée très forte, parce qu’il ne pouvait pas s’arrêter à dire que «j’ai écrit, j’ai fait mon boulot», parce qu’il n’avait pas de boulot justement. Mais si le gars avait considéré l’écriture comme étant un boulot il pouvait dire «j’ai écrit j’ai fait mon boulot. Maintenant que les metteurs en scène fasse leur boulot, maintenant que les comédiens fassent leur boulot, maintenant que les enseignants fassent leur boulot, maintenant que les maîtres conférenciers fassent leur boulot», non, non, non. Évidemment comme ce n’était pas un boulot pour lui écrire, donc du coup il ne pouvait pas s’arrêter à écrire, il ne pouvait pas dire «j’écris c’est fini», non. Comme évidemment c’est une espèce de sacerdoce réel qu’il a à l’intérieur de lui, de quelque chose qui doit témoigner, c’était même pas l’écriture en somme qui l’intéressait, il ne faisait pas l’apologie de l’écriture. De dire qu’un auteur c’est génial, qu’il faut écrire, c’est noble et intéressant, non, non, non. C’est quelqu’un qui a quelque chose à dire. Et il trouve ce canal là. Donc c’est pas l’écriture qui l’intéressait en somme. Donc c’est pour ça que ce canal là même quand il est dedans il peut pas s’y asseoir, parce que ce n’est pas le canal qui l’intéresse. Il ne peut pas s’y asseoir. Donc c’est ce que moi j’appelle le «complet». Chemise pantalon et veste. Mais ce «complet» il n’est complet que parce que lui la personne est d’abord intègre envers sa mission à lui de dire que j’ai envie que le gamin là aille à l’école, j’ai envie que la maman là… pas que la maman vienne au théâtre, c’est pas ça son problème… Que la maman sache ou apprenne ceci. Sache dans quel état honteux on est dans ce pays, on est dans ce monde, on est dans cette Afrique, on est dans ces rapports mondiaux là. C’est ça sa question. La question n’est pas que le théâtre soit beau. Et donc le théâtre devient un endroit comme un autre de dire aux gens dans quel état on est.

Il n’était pas là pour fêter le théâtre. Ni pour célébrer le théâtre. C’est pas l’art en somme qui l’intéresse. L’art est un canal.

Et donc quand il est dans ce canal-là, il ne s’assoit pas dans ce canal-là, parce que son problème c’est pas le canal. Le canal c’est pour le conduit, c’est pour drainer l’eau, pour ça aille dans la pompe du voisin pour que ce voisin là ait l’eau quand il va ouvrir son robinet. Donc c’est ça la démarche qui m’a beaucoup intéressée chez Sony. C’est cet endroit là qui m’a appris que tu ne dois pas t’installer dans la forme, tu ne dois pas t’installer dans la fonction, parce qu’on est pas là pour la fonction justement. La fonction n’est qu’un canal.

Criss Niangouna
Quand on connaît Sony, et tant soi peu son œuvre, on se rend compte qu’il témoigne du monde, de son monde, de l’autre. Et pour ce faire l’artiste doit regarder avec insistance sa société, et se poser les bonnes questions, sans artifices ni fioritures.  Ça je le vois et je l’ai appris chez Sony. 

Témoignages recueillis par l’équipe des Bruits de Mantsina.
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Quelle trouvaille vous fait jubiler chez Sony Labou Tansi?

Dieudonné Niangouna
«Trouvaille» c’est un peu ce que j’ai dit au début, c’est arriver à me faire dire ou à m’apprendre de manière implicite, que la parole est une action et qu’elle s’exprime en étant une seule chose, qui ait son fond et sa forme, et que le problème de la forme doit être évidemment la nappe, la couche, l’odeur réelle de ce qu’on a à raconter, ou de ce qu’on a à dire, ou de ce qu’on a à présenter. Cette forme même de la présentation de la chose, cette forme même de la présentation du langage est quelque chose qui ne doit pas être empruntée mais qui doit naître de son «pourquoi» et son «comment». Et que c’est la plus belle manière pour moi que Sony m’a appris, pour moi Sony par là il m’a appris la plus belle manière d’être au monde. C’est la plus belle manière d’être au monde.

Étienne Minoungou
Quand Sony veut nommer le travail du poète et partant de l’artiste, il parle «d’exercice de la lucidité, de pratique de la sensibilité et de la conscience…» Je n’avais pas encore rencontré une invitation aussi forte.

Vhan Dombo
Il y a la rencontre de la culture Kongo sous sa plus belle robe littéraire. Il y a la fête carnavalesque dans l’écriture de l’écrivain qui confisque la paternité de la langue. Il y a les réalités linguistiques locales dans les œuvres de l’écrivain qui témoignent de l’universalité de l’humain. Il y a la transgression des normes littéraires d’une époque qui donne naissance à l’âge contemporain. Dans les œuvres de Sony Laboutansi, je souris à certains passages de La Vie et demie quand je reconnais les mots et maux de chez moi dans les transcriptions littéraires! Il y a l’audace de tout flamber à travers deux mots et une révolte à quatre pattes qui explose dans une constance hallucinante si bien qu’on se dit après avoir fermé la dernière page: «Je sais de quel arbre, je descends»

Harvey Massamba
Qui a mangé Madame d’Avoigne Bergota. Je n’ai vu que la vidéo de ce spectacle mais j’ai aimé le travail des acteurs. La puissance de la mise en scène. Tout l’univers du spectacle. C’était vraiment magique.

Abdon Fortuné Koumbha
Les trouvailles de Sony ne provoquent pas chez moi de la jubilation.

Jean-Paul Delore
Tout est jubilation chez Sony. Il parle du plaisir.

Rufin Mbou Mikima
Pour Sony, nous étions tous le «nègre» de quelqu’un.  Mais nous étions aussi par notre soif de solidarité des «pivinistes». Un cercle bien fermé, je suppose. J’aurais aimé en faire partie.

Kouam Tawa
La mort a capitulé devant ma délicieuse hantise de respirer. C’est l’instituteur Mallot qui le crie dans la première scène de Je soussigné cardiaque.

Papythio Matoudidi

Marie-Charlotte Biais
Marie-Charlotte Biais

Jubiler? C’est comme quelque chose qui s’arrête? Non, jubiler c’est de la joie, de l’excitation, du plaisir… Jubiler… Il faut que je retrouve ça… C’est beau ce qu’il dit: «Un jour, il y en aura qui diront «je l’ai influencé», ils seront nombreux et voici ma réponse à tous ceux-là qui croient qu’ils m’ont influencé. Je dirai: «d’accord, vous m’avez influencé, mais je suis allé plus loin que vous, j’ai sauté plus haut que vous, accusez moi de cela, pas d’autre chose, autrement soyez fiers de m’avoir engendré. C’est votre droit après tout.»» Le Congo d’où l’on vient, c’est un pays… vous savez ce qu’il se passe… avec de l’oppression, totalement nés dans l’oppression, grandis dans l’oppression, avec un besoin de ce genre de parole qui nous fait lever tôt le matin, qui peut nous donner envie de se battre pour ce que l’on défend, pour ce théâtre africain là, ce théâtre congolais, ce théâtre africain à l’international, comment on doit être vus des autres, comment avoir aussi l’envie, la force, la conviction de toujours donner dans ce sens là ce qu’on a appris, ce que les grands frères nous ont appris, de ce que nous donne notre terre, notre patrie, notre Afrique-mère-terre, de ma patrie dont je suis fier. Dans le sens aussi avoir aussi de la valeur dans ce qui donne la vie, ce qui donne envie de vivre, de dire, de lire, de transcrire. C’est plein de vertus, ce genre d’écriture là… c’est comme une terre éternelle. Parce que ma terre de chez moi, c’est une terre bien «laboureuse», tout ce que tu peux planter dedans, ça te donnera toujours des fruits, des beaux légumes… Et cette écriture, elle a ça. C’est comme une terre pleine de vertus au naturel, où quand tu as planté des graines, tu reçois tout. Et moi j’ai besoin de ce Congo, de cette Afrique aussi, qui vit. Il faut que les hommes arrêtent de faire semblant… Pourtant, ils savent bien quelle est la situation, l’urgence qu’on a sur la Terre. Tout le monde se déchire, je sais pas pourquoi on se bat. Je sais pas. Ça n’a pas de sens. Il faut vivre la poésie que nous donne la vie que nous donne notre terre simplement être fier de là d’où nous venons. Là on a du sens. Faire les choses. Les faire. Les faire. Se donner un vrai sens. Cette parole j’en aurai besoin tout le temps. Depuis que je l’ai découvert, je m’en sépare plus. C’est juste, cette parole. C’est pour la lutte de l’homme pour l’homme. C’est ça qui me donne la raison de vivre. L’immortalité, de laisser des traces, ça c’est important. Ça fait 20 ans qu’il est mort, il faut que nos enfants découvrent ça, connaissent cette parole. Et on a compris des choses. Des choses. Des choses. De ce sens qu’on a. Du fleuve Congo. Qui coule en nous.

Marcel Mankita
Ce qui me fait jubiler chez lui, ce n’est pas quelque trouvaille que ce soit, mais son imagination fertile.

Criss Niangouna  
La première des choses qui intrigue chez Sony (à mon sens) c’est d’abord les titres de ses romans ou de ses pièces théâtres.  Je peux vous citer quelques exemples: La Vie et demie, L’État honteux, Qui a mangé madame d’avoine berghota, Je soussigné cardiaque, Les Yeux du volcan… Tous ces titres sont percutants, longuement réfléchis. Ils donnent le ton, la dimension de l’œuvre et aussi celle de l’homme. Ce sont des titres qui vous obligent à vous arrêter. R

ien n’est fait au hasard avec Sony. Par ailleurs, Sony a fait un travail sur la langue française incroyable. Il rentre dans la langue française avec tous ces codes, y fout un bordel, la réorganise. Beaucoup d’écrivains  africains reconnaissent qu’il a décomplexé cette langue. Il a été un des premiers, sinon le premier à casser les barrières imposées par cette langue, pour se  l’approprier.  Là est sa force. Comme le dit si bien Emmanuel Dongala: «Sony nous a appris à faire l’amour avec les mots autrement que dans la légendaire position du missionnaire».  C’est avec Sony à mon sens que commence notre théâtre contemporain. C’est notre Beckett, plus que Beckett, notre Koltès, au-delà de Koltès.

Et vous, quelle trouvaille de Sony vous fait jubiler? Répondez dans les commentaires!

Quelle a été votre rencontre avec Sony Labou Tansi?

Témoignages recueillis par l’équipe du journal Les Bruits de Mantsina.

Vhan Dombo
Il y a ma mère connaissant mon projet de devenir un écrivain, qui ne cessait de ma charrier en disant « Wena kou wa ba mora Sony Laboutansi ? Yandi weri ko fuishi bantu nsoni; » c’est-à-dire que « Tu veux être comme Sony Laboutansi? Celui qui foutait la honte au pays! » Et là voilà me racontant les scènes de mise en terre du grand écrivain et de sa femme. Mais ma mère me parlait de Sony Laboutansi comme on raconte une histoire au village. Il n’y avait aucune citation bibliographique ni des allusions à la vie littéraire de l’écrivain. Et tout en reconnaissant la grandeur de l’homme qui a su dompter la langue française, qui était vu comme un animal féroce et qui a su ouvrir une fenêtre de la culture Kongo au monde littéraire. Ma mère me parlait souvent de Sony Laboutansi à chaque fois que j’avais une touffe de cheveux sur la tête. A chaque fois que je m’habillais grotesquement. Et c’était parti pour des épopées de l’écrivain qui était parfois d’apparence négligée. «Ce qui foutait la honte au pays» comme le disait ma mère. Mais je tenais mordicus à mon projet d’écrivain peu importe les taquineries de ma mère qui me voulait plutôt avocat ou quelque chose de ce genre. Alors je me suis lancé dans une démarche de recherche approfondie sur l’écrivain Sony Laboutansi. Je suis tombé sur des témoignages de lui fait par des artistes, des professeurs, des écrivains dont le défunt Léopold Pindy Mamansono. Des témoignages littéraires, des témoignages qui me parlait de l’homme, du professeur d’Anglais et aussi du politique. Mais dans ces dires, il y avait comme une pièce du puzzle qui me manquait. C’est ainsi que je fus dévoré de l’intérieur par la puissance de l’écriture avec des extraits de ses textes poétiques, romanesques et dramaturgiques. D’extraits en extraits, voilà que j’eus sur mes mains  » La Vie et demie « , ma première rencontre d’amour avec l’écrivain Sony Laboutansi. Ainsi pénétrais-je dans l’intérieur même de l’écrivain qui n’avait rien à avoir avec cette apparence dont me parlait ma mère. Je découvris alors L’HOMME, le PÈRE DE NOS RÊVES.

Harvey Massamba   
J’ai rencontré Sony à travers sa pièce Antoine m’a vendu son destin à l’époque j’étais au lycée en classe de seconde C. Des camarades du Lycée venaient de créer un club artistique au sein du lycée et une amie de classe est allée y inscrire mon nom. Afin de ne pas la faire passer pour rigolote, j’y suis allé, juste pour marquer ma présence une fois et me barrer. C’était sans compter avec la présence de Sony. Dès je suis arrivé, nous avons commencé la lecture de la pièce et là tout de suite j’ai compris que je devais faire ce métier. Je ne l’ai rencontré physiquement que quelques mois avant son départ. Le plus grand souvenir que je garde, c’est le moment où nous jeunes du Rocado arrivé après le maitre, nous le portions en terre. C’est comme s’il me léguait une mission. Mais laquelle?

Abdon Fortuné Koumbha     
Ma rencontre avec Sony se fit le 13 mars 1991, je venais de jouer la pièce Mafou Mafou avec une troupe professionnelle au lycée de la libération sous la direction de Tsati Tsatou (membre du Roccado) et Sony était parmi les spectateurs. Après la représentation, il est venu nous féliciter dans les coulisses et alors que c’est moi qui venais de jouer, je lui ai demandé s’il voulait bien me signer un autographe. Ce qu’il a fait avec une élégante simplicité. J’ai été touché par son humilité.

Jean-Paul Delore 
C’est bien de venir après Sony, mais c’est fatigant. En 1996, travaillant à Brazzaville pour la première fois, je ne connaissais rien de lui. Les jeunes comédiens avaient envie de passer à autre chose. Les plus anciens portaient le deuil. Et pourtant tout, dans la ville, «puait» Sony ; je voyais la ville, des endroits, des gens, des façons de vivre et de parler le théâtre en même temps que je découvrais ses poèmes, ses pièces, ses lettres, et je me disais: mais comment un seul homme a-t-il pu avaler une ville entière, un pays, le monde et le recracher ainsi? Mauvaise question. Et lui, pendant ce temps, à l’aise, il dit «écrire pour forcer le monde à venir au monde». D’accord, bonne réponse, mais après? Au théâtre pour jouer du «Sony», il faut peut-être accepter des choses que l’on n’apprend pas dans les écoles d’art dramatique. Jouer la gourmandise (celle que partagent les ogres et les enfants) du mot avant le sens; accepter le flux, la pulsation sans pour autant s’installer dans la chose… car avec lui ce n’est pas le sens ou le style, les mots ou la langue, etc.; c’est et partout; à prendre ou à prendre. Alors, normal qu’il entre avec peine dans les programmes scolaires au Congo ou en France puisqu’il écrivait aussi pour changer tout ça. Quand tu arrives dans un endroit où tu n’es pas invité, c’est l’endroit qui doit changer… (Extraits de « Sony fait chier », La Chair et l’Idée.)

Étienne Minoungou   
Je rencontre l’œuvre de Sony Labou Tansi au début des années 1990 quand j’intègre le Théâtre de la Fraternité de Jean-Pierre Guingané. Il nous parlait de leur rencontre à Limoges, de l’homme comme étant son ami, de son écriture, de son combat et c’est à partir de là que Sony est rentré dans notre vie artistique. Jean-Pierre nous a fait jouer La Parenthèse de sang. Plus tard, j’ai monté Antoine m’a vendu son destin avec des étudiants de l’université de Ouagadougou pour un festival des clubs UNESCO à Lomé en 1996. C’était ma première mise en scène et je ramène au sein de la troupe du Théâtre de la Fraternité la majorité de la distribution qui avait décidé désormais de faire du théâtre parce que l’expérience de Antoine m’a vendu son destin, le contact avec Sony Labou Tansi les avait inspirés. C’est la deuxième étape puis après évidemment, j’ai essayé de lire tout ce qui paraissait ,ses romans surtout. Mais je crois que c’est Dieudonné Niangouna qui m’a fait revenir à Sony Labou Tansi. Quand est apparu Dieudonné Niangouna, il y avait une telle parenté avec Sony mais aussi une telle corrélation entre moi, fils de Jean-Pierre Guingané, et lui, prétendu fils de Sony Labou Tansi, que cette anecdote de l’amitié nous reliait géographiquement, amicalement et artistiquement. À partir de Dieudonné Niangouna, à travers tous ses textes dont M’Appelle Mohamed Ali, je redécouvre Sony Labou Tansi de nouveau. (plus dans cet entretien).

Rufin Mbou Mikima 
Je n’avais jamais lu un texte de Sony avant de commencer mes études universitaires à Brazza. Mais déjà tout petit et au collège surtout lorsque j’ai commencé à écrire des poèmes, pour justifier sur certaine liberté qu’on pouvait se prendre sur la langue française, on citait Sony. Je ne sais s’il l’avait vraiment dit avec ces mots mais, en tant que jeunes poètes « en herbe », on se réclamait de ceux qui voulaient « tordre le cou à la langue française ». Puis à l’Université, j’ai eu la chance d’aller dans même école qu’avait fréquentée Sony et de faire le même métier que lui: celui d’enseignent. J’ai commencé alors à découvrir son écriture et ses personnages. J’avais d’ailleurs choisis pour mon mémoire de CAPES le thème suivant: « La folie chez Sony Labou Tansi: personnages et écriture ». Puis j’ai dû l’abandonner. Sony était trop grand pour moi à l’époque.

Kouam Tawa 
Sony Lab’ou Tansi est venu à moi sous la forme d’une nouvelle: Lèse-majesté primée lors du 6e Concours de la Meilleure Nouvelle de Langue Française organisé par l’Agence de Coopération Culturelle et Technique et Radio France Internationale. Je me souviens que cette phrase avait sonné juste sous mes yeux de jeune lecteur: « L’enfer: l’enfer c’est nous! »

Cleo Konongo et Papythio Matoudidi
Cleo Konongo et Papythio Matoudidi

Papythio Matoudidi   
Ma rencontre avec Sony s’est faite à travers le théâtre, et ma rencontre avec le théâtre à travers Dieudonné Niangouna et Ludovic Louppé. Je connaissais Sony gamin, mais je n’étais pas dans mon pays… En Centrafrique (Bangui) il y avait une émission à la TV que j’aimais bien regarder «Afrique Tropicale». Il y avait une rubrique «art en Afrique». Je regardais, on y parlait beaucoup de Sony qui était auteur congolais. Et puis c’est Dieudonné qui me l’a ensuite fait découvrir à travers la lecture de ses livres, de ses romans. A la TV j’avais compris que c’était un révolutionnaire, un révolutionnaire dans l’art. Qui faisait une valeur du théâtre, soi-disant du théâtre africain. Chez mon oncle on regardait le théâtre chaque Jeudi soir. Quand j’entendais parler du théâtre c’était pour moi les 3 coups au théâtre, regarder une pièce à la TV. Ça me parlait beaucoup, ça me donnait beaucoup, ça me plaisait bien de regarder ce qu’il faisait, on entendait parler de ses tournées quand il allait jouer à Limoges au festival des Francophonies. Je regardais ça la TV ça me plaisait, on montrait aussi des images du cercle Sony Labou Tansi et des séquences de répétitions du Rocado Zulu Théâtre. J’ai grandi aussi en face du cercle Sony Labou Tansi dans le quartier La Glacière, du coup on allait souvent voir les journées de répétitions, des pièces de théâtre à l’époque des festivals inter-écoles. Je suis parti au Centrafrique après. En voyant cette émission qui parlait de Sony, on revoyait ses images là de ce qu’il faisait en Europe, de ses tournées, de sa compagnie… et ça me faisait rêver. C’était un auteur, un metteur en scène, on parlait de ses pièces de théâtre on montrait des image à la TV, dans ce documentaire. J’ai commencé à le connaître à travers de Dieudonné, qui me parlait de lui. J’étais tombé sur un vieux journal, un « Jeune Afrique », on y a beaucoup parlé de Sony aussi. Comme mon oncle achetait chaque Dimanche des journaux, je suivais son itinéraire dans les journaux. A l’époque où j’habitais en face du Cercle, je ne peux pas dire que c’était le Rocado Zulu Théâtre, j’allais suivre des répétitions de groupe mais il n’y avait pas Sony. Le lieu ne s’appelait pas encore le Cercle Sony, mais il y avait déjà du théâtre, il y avait des gens qui répétaient. Même dans les écoles à la fin de l’année la direction faisait venir des troupes de jeune théâtre. Je me rappelle à l’époque on payait 200 pour voir la pièce pour payer les transports et tout ça… Ma vraie rencontre avec Sony comme je l’ai dit, c’est après, à travers Dieudonné. Il a commencé à me parler de cette écriture que je trouve très importante pour nous actuellement, de notre situation, de nos quotidiens, de ce qui se passe dans nos pays africains, des moments de questionnement, de ce qu’il faut dire… se libérer de ses frustrations en fait. Quand je découvre aujourd’hui, je me dis qu’il prophétisait. Ces poésies c’est comme de la prophétie. C’est vraiment « la parole de l’homme dans l’être », mais dans l’écriture. Sur le sens de nos vies, de l’humanité, de l’espèce humaine. La bêtise humaine nous fait réfléchir. Comment va se transmettre, comment avoir état de cette écriture ? Je me suis mis à beaucoup lire de la poésie, je découvre que c’est la parole qui est la mienne, qui fait ma valeur, qui fait ma force, mon être, ma façon de penser, et du coup, ça me donne un sens, dans le quotidien, dans la question de l’homme pour l’homme. C’est le combat de l’homme pour l’homme. Pour être dans cet état d’humanisme, d’être plein de frustrations, de conscience, de vouloir être, être, de devenir aussi. On a besoin d’une parole comme ça qui donne un espoir. Chez nous l’espoir il est aussi dans la parole, la force de croire les choses que tu n’as pas encore touchées, pas encore vues, et tu as une parole qui te rassure, qui te donne l’espoir de vivre. L’envie de vivre. De se dire aussi, pourquoi pas, qu’il y ait aussi ce théâtre soi-disant africain (rires). Voilà. Et c’est important. Moi je vois ici aussi, les gens ici, je les rencontre. Et surtout cette urgence pour l’humain qui court. Des hommes, non je dirai pas l’humain… cette question des hommes, parce que l’humain c’est plus vaste c’est plus avec du cœur, plus avec des mots, de la parole, de la parole juste, de la parole de force, de la parole d’engagement, de se dire oui aussi on peut faire, de la parole de vouloir faire, de l’envie, juste d’exister comme il le dit. D’exister. J’aime la question qu’il pose «pourquoi avez vous peur d’entendre que j’existe?». C’est une vraie question qu’il pose à l’humanité. Le monde s’est fait aujourd’hui, que des classes, les gens ne sont que des classes, d’égoïsme. Il faut aussi qu’il y ait cette parole qu’on a donnée, elle peut être aussi pour les autres. C’est quelque chose que je trouve très juste, et comment Dieudonné me l’explique, comment il le fait vivre avec lui et parmi nous, comment il tient compte de cette écriture de cette parole qui vient de ce que nous sommes, de ce qu’on fait, du travail qu’on fait oui, pourquoi pas? Il faut qu’on existe, on ne peut qu’exister par nous –même sinon… Moi je n’aime pas trop les différences. Pour moi le monde il doit être tous ensemble, avoir l’envie d’être ensemble. Peu importe les nations, peu importe les nationalités, et là Sony, sa parole, elle porte ce pouvoir là, de donner vie.

Marcel Mankita  
D’abord, par le biais du spectacle Antoine m’a vendu son destin joué au CFRAD. En 1987, si je ne me trompe. Je venais (en même temps que je suivais des études de Droit) de commencer à faire du Théâtre comme comédien, sous la direction de Victor Louya, lui-même comédien de la troupe le Rocado Zulu Théâtre. Le souvenir de ce spectacle n’est jamais sorti de ma petite caboche! Je fus vraiment émerveillé par tout! La scénographie, les costumes, la prestation des comédiens, le texte… Ensuite, Victor Louya m’a emmené au Centre culturel français où se déroulaient les répétitions du Rocado Zulu Théâtre et, pendant quelques mois, j’ai participé –avec toute l’équipe de cette troupe – aux exercices d’échauffement. Ce qui m’a permis de rencontrer Sony de visu.

Dieudonné Niangouna   
Sony, je le rencontre parce que d’abord papa avait une bibliothèque à la maison, on est dans un endroit où il y a plein de livres donc tu lis, tu sors de la bibliothèque de ton père, après tu commences à chercher d’autres bouquins. Il y a d’autres auteurs que je voulais connaître, qui n’étaient pas dans la bibliothèque de mon père. Et donc tu lis un bout d’africain, un bout de X, un bout de Y… et puis bon, de toutes les façons son nom était déjà connu, donc je ne rencontre pas d’abord l’écriture de Sony avant ce qui l’a précédé. C’est que, nous on était gamins, son nom était connu au Congo, rien que le nom était connu. Donc le nom, comme beaucoup de gens connaissent le nom de Tchikaya U Tam’si, même s’ils ne l’ont pas encore lu, Sony c’est pareil, le nom existait. Donc tout d’abord tu sais très bien qu’il y a un nom qui existe qui s’appelle Sony Labou Tansi. Puis, famille intello, donc facilement tu apprends que ce mec là il a écrit des bouquins, il écrit des livres et qu’il dirige une troupe de théâtre. Donc c’est beaucoup plus quand je vais chercher d’autres bouquins que je ne trouvais pas dans la bibliothèque de mon père, donc je vais chercher chez les petits revendeurs, tu lis un bout d’africain, un bout de japonais, qu’évidemment par curiosité tu tombes aussi sur Sony ou tu lis aussi Sony. Donc c’est une rencontre qui ne vient pas du fait qu’il ne m’est pas tombé dessus, il était déjà né avant moi, il existait, sa célébrité l’avait précédé, et du coup comme je me suis amusé à lire donc facilement, d’une certaine manière j’allais croiser un bouquin de Sony entre mes mains. Mais après, ça, c’est pas si spécial que ça d’être tombé sur un bouquin de Sony, parce qu’on est nombreux à être tombés dans les bouquins de Sony, et après c’est pas ça forcément qui fait qu’une personne croit en l’écriture de Sony, ou qu’il ait une affection envers ce qu’il raconte, ou qu’il soit un adepte ou un élève de Sony. Là c’est beaucoup plus des questions très très personnelles, de ce que tu défends, ce que tu aimes défendre, que ce soit dans l’écriture, que ce soit dans la vision du monde.

Dieudonné Niangouna
Dieudonné Niangouna

Et moi je crois que ce qui m’intéressait quand je lisais des auteurs, depuis gamin même, depuis la bibliothèque de mon père, c’était deux choses toutes réunies. La première c’est la poésie d’un auteur, et la deuxième sa poétique. Ça a toujours été une chose comme ça qui m’a toujours intéressé. Un auteur qui disait des choses forcément intéressantes et qui n’avait pas pour moi une poésie de les dire ça ne m’intéressait pas vraiment. Par contre ce qu’ils disaient m’intéressait mais ce n’étaient pas des auteurs que je pouvais relire et relire et que je pouvais citer. Tout comme un auteur qui avait une belle langue, on pourrait le dire comme ça, ou qui aurait inventé la langue tout ce que tu veux, et qui n’a rien d’intéressant à raconter, ça ne m’intéressait pas non plus. Et donc du coup je crois que le choc s’opère quand évidemment je lis donc, la première oeuvre de Sony que je lis c’est La Parenthèse de sang. Je sais pas je devais avoir 10 ans ou 11 ans, je lis La Parenthèse de sang ben voilà, c’était complètement très très vrai. Très très vrai parce que il y avait sa poésie, sa relation avec la langue, sa relation avec la parole, et puis il y avait tout à fait l’autre chose, qui est le plus intéressant, ou les deux sont intéressantes, qui est évidemment ce qu’il était en train de dire, ce qu’il était en train de pointer du doigt, ce qu’il était en train d’indexer et comment il était en train de vouloir à tout prix refabriquer la vie. Il avait complètement une espèce de passion incroyable à vouloir refabriquer la vie, à vouloir ré-inventer la vie, il s’en foutait que ce soit comme ça, ce qui l’intéressait c’est ce que lui rêve de bien, ce que lui pense de bien à cet endroit là, que ce soit au niveau des idéaux, que ce soit au niveau de la vie simplement comme ça, que ce soit au niveau des conceptions des choses. C’est qu’à première vue j’ai vu quelqu’un qui se mettait à donner une autre valeur même à la nomination des choses, c’est à dire on pouvait s’arrêter à dire «ben tiens il a salué quelqu’un», mais lui ne s’arrêterait pas en disant que c’était quelqu’un. Il va ramener de la personnalité dans ce quelqu’un là, donc c’est comme si, oui, un truc comme ça assez gourmet, avec le sens qu’ont les mots, comme ils ont été tellement galvaudés, ils tellement été retournés tout ce que tu veux, si bien qu’ils sont rapidement devenus très très appauvris. Et donc du coup cette première relation c’est une espèce de fulgurance de redécouvrir les mots mais découvrir leur réel sens c’est à dire une espèce de valeur comme ça, qu’il donnait aux mots, une espèce d’identité, ça devenait comme des personnages, ça devenait comme des gueules les mots, parce que évidemment il les chargeait, il les remplissait de leur réelle mission. Donc du coup à partir de là, je lis Sony la première fois après quand j’essaie de lire autre chose, j’avais l’impression que l’autre là, pas que l’autre là ne savait pas écrire mais que les mots qu’il me disait là ce n’était pas les mots qu’il fallait pour qu’ils soient à leur place quoi. Donc du coup, c’est une rencontre assez forte comme ça, qui du coup rapidement va m’emmener à continuer à fouiller du Sony. Dans Brazzaville ça n’était pas facile d’en trouver même s’il était publié, même s’il avait une troupe de théâtre, trouver les bouquins de Sony c’était pas facile à l’époque. Jusqu’à maintenant c’est toujours pas facile au Congo. Il n’y en avait pas donc tu vas demander qui en a, quel grand l’a, quel étudiant, quel professeur l’a. Des fois par hasard, tu peux en trouver chez le petit revendeur, pas parce que il y en a beaucoup mais parce que quelqu’un avait faim il avait un bouquin chez lui il ne savait pas quelle importance ça a, il est parti au petit revendeur il a dit «Grand, donne moi 200 et je te vends un livre». Et toi tu passes là par hasard, ce jour là, tu le vois tu fais «ah», tu l’achètes. Donc là rapidement comme ça je me suis mis à chasser du Sony partout et à trouver et donc à 12 ans je vais lire L’État honteux. Là c’était une vraie vraie claque, cette histoire Martillimi Lopez, fils de Maman Nationale, qui était commandant de sa hernie, c’était incroyable, c’était autant jubilatoire, c’était autant ubuesque, en même temps destroy, mais d’un destroy incroyable mais en même temps très très sensé sur ce qu’il était en train de dire et surtout savoir comment le dire. C’est ce qui m’a beaucoup plu chez ce type là, c’est qu’il y a un problème, mais il ne s’arrête pas au problème qu’il a à dire. C’est qu’il va trouver une intelligence de le dire, mais cette intelligence là va être la sienne. Elle va être la sienne c’est à dire il va inventer son alphabet, il va inventer son langage pour qu’évidemment il ne puisse pas corrompre sa manière de penser, pour qu’il soit à même pour qu’il soit d’accord avec comment il pense il faut qu’il le formule avec sa manière de penser à lui. Sa manière de penser à lui veut dire quoi? Faut qu’il invente sa poésie à lui, pour que évidemment… Moi c’est la plus belle chose que Sony m’a appris et c’est pas si compliqué que ça, la plus belle chose qu’il m’a appris c’est que, en Lâri on dit «tu ne peux pas faire des plans sur la fête de quelqu’un d’autre» je sais pas comment le dire… Toi tu as acheté un bouquet de poisson à l’étouffé un Liboké, c’est ton poisson à toi, je dis «Ah Marotte a acheté des poissons alors qu’est ce que je fais?» Alors sans te demander «est-ce que je peux me couper un bout?» non non, je vais acheter un manioc mais sans te dire que j’ai du manioc… je fais un programme sur ta bouffe et c’est le propriétaire du chien qui lui coupe la queue. Tu ne peux pas prendre ta machette et couper la queue du chien du voisin en lui disant «parce que j’aime pas la queue!», ça n’a aucun sens. C’est à dire, c’est cette intelligence là réellement de comprendre que tu as pensé mais une fois de plus tu vas utiliser un langage pour te faire entendre, pour t’exprimer. Tu vas utiliser un langage, donc un certain nombre de canaux, signaux, tout ce que tu veux qui vont raconter vraiment ton langage. Mais si ces canaux là ne sont pas les tiens, ta pensée – pourtant elle était tienne – elle devient complètement esclave à l’intérieur d’un canal et du coup tu ne peux pas être à même de savoir défendre réellement ta pensée. Quand on dit «défendre» ce n’est pas question de défendre, il est question de savoir la raconter. Pas seulement pour la partager, pour être à même de savoir qu’elle est mienne. Il faut évidemment qu’elle pue tes odeurs à toi. Il faut évidemment qu’elle pue tes odeurs à toi. Il faut qu’elle ait la forme de comment tu as pensé cette chose là. Sinon ça ne marche pas, ça ne marche pas. Donc c’est cette réelle intelligence que j’ai eu rapidement qu’il m’a enseignée lui, à cet endroit de se dire « c’est à l’intérieur de son tronc humain, de sa moelle, qu’on fabrique, qu’on raconte sa pensée ». On ne raconte pas sa pensée avec le canal de l’autre ça ne marche pas. C’est comme cette femme, cette tantine là, elle sait faire des galettes, elle a lu la formule de comment faire les galettes tout le blablabla là, tu mélanges un bout de citron, un bout de levure ok. Mais par contre la main, c’est la main là qui va fabriquer les galettes, c’est la main de l’autre là. C’est pas que la galette ne sera pas belle, mais ça ne marchera pas, ce ne sera pas ses galettes à elle. Tu peux pas prendre la main de quelqu’un et dire «tu tournes comme ça…» non, non. C’est cette chose là qui est intéressante. Et c’est une réelle forme de responsabilité et d’intelligence à cet endroit-là. Donc moi, c’est à cet endroit que j’ai vu cette force de liberté, cette force d’autonomie, cette force de la recréation de soi. Il ne s’agit pas simplement d’avoir une pensée ou une idée, il s’agit de d’abord construire sa barque, la barque dans laquelle cette pensée s’auto-génère et à partir de laquelle elle parle, à partir de laquelle elle pense. Pour qu’évidemment ce ne soit pas une chose collée dans une autre. Comme disait ma grand-mère: «il ne faut pas que ce soit un timbre sur une enveloppe», c’est l’expression de ma grand-mère… Ça veut dire quoi? Le timbre on l’a posé sur l’enveloppe mais le timbre n’est pas au courant de ce qu’on a dit dans la lettre, peut-être à l’intérieur de la lettre c‘est un avis de mort, c’est peut-être une menace, mais le timbre sur l’enveloppe il fait comme ça «Welcome!». Le timbre sur l’enveloppe c’est absolument le truc le plus dégueulasse. Et donc il m’a appris réellement cette chose-là, qu’évidemment la parole c’est un tout. Et elle n’est pas simple, l’écriture est un tout, l’acte est un tout. Il n’est pas ou elle n’est pas simplement forte parce que l’idée qu’il a dit est belle, non, non, non. Et l’idée, et sa forme et son machin doit être une seule chose, doit être complètement une seule chose, pour qu‘évidemment on ne puisse pas séparer du gombo son gluant. Ce qui fait le gombo c’est son gluant. Il n’y a pas le gombo puis le gluant. Le gombo c’est le gluant, le gluant c’est le gombo. C’est une seule chose. C’est à cet endroit que ça l’est réellement, qu’évidemment il n’y a pas tricherie de sens. La chose qui parle ne peut pas se tromper. Elle ne peut pas être trompée par la forme, elle ne peut pas être trompée par l’entendement parce qu’elle est une seule chose. Elle est complètement une seule chose. Et donc cette forme de re-fabrication de langage n’a pas évidemment un orgueil d’avoir un bon langage, n’a pas un orgueil d’avoir un mauvais langage, ça n’a évidemment que la prétention de la recherche à être elle-même.

Delavallet Bidiefono   
J’ai rencontré Sony à Pointe Noire au début des années 1990. Il avait une maison à Pointe Noire je crois, il venait s’y soigner. Je faisais partie d’un groupe de musique qui s’appelait Racines. On connaissait Sony, on avait étudié à l’école ses lettres ouvertes au président français, c’était déjà quelqu’un de très important, on l’étudiait comme Victor Hugo à l’école! C’est le grand peintre et sculpteur de Pointe Noire Rémy Mongo Etsion qui nous a emmené un jour le rencontrer dans sa maison. On a écouté Sony nous parler et même si parfois on ne comprenait rien du tout, il parlait de l’eau, de la création… C’était très important pour lui l’eau, il nous en offrait à boire dès qu’on arrivait. C’est pour ça qu’il donnait ses interview au bord du fleuve. Il nous a même écrit un poème, sur un coin de table sur une feuille comme ça, et nous l’a donné pour qu’on le mette en rap. Mais on l’a pas fait ; c’est Jef qui a gardé le poème, je pense qu’il est perdu maintenant…

Criss Niangouna
Sony Labou Tansi, je ne l’ai pas rencontré. J’ai comme l’impression que cet homme m’attendait. Il fallait que je le croise, qu’il rentre et qu’il fasse partie de ma vie comme un membre à part entière de ma famille. Longtemps avant d’arriver au théâtre (vers mes 11 ans), mon parrain qui était journaliste et aussi un des seuls critiques de théâtre à Brazzaville, je cite Hubert Bernard Mayassi et qui était un ami de Sony, ma emmené à une répétition du Rocado Zulu. Ça se passait dans un bar. Ils répétaient « la peau cassée » si mes souvenirs sont bons. Là j’ai vu ce bout d’homme au milieu des comédiens qui l’entouraient. Il parlait sans arrêt, expliquait, dansait…Mon parrain me l’a présenté, je lui ai serré la main. J’ai ce jour assisté à ma première répétition de théâtre. C’était magique. Peut-être que ma passion pour le théâtre est née de façon implicite ce jour-là? Allez savoir? Depuis Sony ne m’a plus quitté. Car plus tard quand je suis arrivé au théâtre, je n’ai eu cesse de le croiser et le recroiser, par la lecture de ses œuvres, par les spectacles, les discussions entre amis du théâtre….Vous voyez bien que ce grand homme, m’accompagne depuis longtemps. Et aujourd’hui encore, je tourne une pièce qui lui rend hommage Sony Congo, ou la chouette petite vie bien osée de SLT. Un texte pensé et écrit par Bernard Magnier, l’un de ses meilleurs amis.

Et vous? racontez votre rencontre avec Sony dans les commentaires